Le blog d'Ovary

Si elle n'existait pas vous l'auriez inventée

Vers les sept heures moins dix

Vous avez sa carte vitale Mademoiselle ? Oui, oui, j’ai sa carte vitale, j’ai aussi de ses empreintes sur mes bras et de sa danse dans mes pieds, j’ai encore de son goût dans ma bouche, j’ai tout plein de choses, tiens, tenez.

J’aurais tout donné à l’infirmière, des papiers, de l’argent, un peu de tabac. C’est tout ce que j’ai, Madame.

J’ai des sous-vêtements sales et de la peur au fond du bide. J’ai les mains vides et le cri facile. Alors dites-moi où vous l’emmenez.

Et à quelle heure s’est-il piqué pour la dernière fois, Mademoiselle ? Je ne sais plus. Il y a une heure ou deux peut-être. C’était avant le troisième bar, ou le quatrième. Il était en hyperglycémie, il s’est piqué tout de suite.

Je me sentais comme derrière un miroir sans tain. La pose parfaite, les mains jointes. Oui, on a beaucoup bu. Je ne sais pas. Dix verres. Douze verres. Un peu de tout. Vers vingt heures. Dans le premier arrondissement. Environ deux paquets de cigarettes. Non pas de drogue, ce n’est pas notre genre. Il est infidèle. Oui, il a quelqu’un. Moi ? Une distraction ou un futur, qu’en sais-je. Ah, vous vous en fichez. Il est diabétique insulinodépendant. Les pompiers ? Vers une heure du matin. Oui, avec son téléphone. Si, j’ai un téléphone. Mais il voulait les appeler lui-même.

Mon songe s’en est allé. J’étais prostrée là. Comme une flaque, un déchet. Une veuve qui pleure son homme. J’observais cette grande horloge accrochée. Elle était pire que blanche, elle puait la mort, le désinfectant. Comme tout ici, elle était triste à mourir et bien propre sur elle.

Je voulais allumer une cigarette, errer sur le parking, errer jusqu’à la prochaine adresse. Frapper, bonjour c’est moi, mon amant est à l’hôpital. Si vous saviez. Il est brun, il est fou. Il est l’excès, mon portrait, ma drogue et mes clopes consumées par deux.

On vit dans le flou, on n’a pas de plan. On ne croise jamais de comètes, juste nos doigts dans le dos quand on ose parler de notre présent en flippe d’un lendemain.

Qu’avais-je à faire ? Demander du feu, demander des nouvelles, demander l’impossible ? Je n’avais qu’à bouffer mes ongles ou bien aller cracher mes derniers verres. J’ai choisi la porte de sortie.

J’ai balayé le parking de mes talons. Je ne ressemblais à rien. Je portais des cigarettes à ma bouche dans un geste presque vulgaire, tellement fait et refait, juste pour occuper une partie de mon temps et chercher deux trois réponses dans une fumée plus très fière de moi. Les camions de pompiers venaient et sortaient. Cette sensation folle de faire du fesses à fesses avec la mort. Bonjour, je me promène dans tes lieux, je suis de passage. D’ailleurs, t’as couché avec l’horloge de la salle d’attente toi, c’est pas possible. Tu sens le gravier des cimetières, le tabac froid, la fin de journée.

Je trébuchais sur mon angoisse la plus intime. Qu’étaient-ils en train de lui faire, à mon presque homme ? On devait lui presser la chair, l’oppresser de questions. Peut-être qu’il dormait. Pensait à moi ou ne pensait pas.

Je suis rentrée. J’ai harcelé la secrétaire médicale à coup de questions avec pour seule arme un mégot. Elle n’avait rien à m’apprendre. Juste une proposition à me faire. Attendre. Là-bas. S’il-vous-plaît.

Froid, le banc. Mes cuisses frissonnaient, mes lèvres se gerçaient. Je les mordais d’angoisse et pour ce goût de rhum qui me tenait encore. Cette grève d’alcool que je n’opère jamais.

Et pourtant Dieu sait que je suis une fille bien. Je suis ponctuelle, je suis droite, je compte mes sous et sur personne. Je vais à l’église, j’allume des cierges et je murmure ce que mes larmes veulent bien avouer. Je suis plus faible que forte, je m’écroule souvent sur mon parquet et je rêve d’un monde avec des horloges en couleurs.

Il ne faut pas m’en vouloir, je n’ai pas su le freiner. Je vous promets que je suis capable de le chérir, de stopper ses levers de coude et de l’emmener voir la neige. Alors injectez-lui tout ce que vous voulez. Faites-lui avaler le monde, des promesses et des médicaments. Rendez-le moi.

J’ai trop besoin de lui, moi. Qui va m’enlever mes chaussures ce soir et me dire à l’oreille que notre histoire est si déconcertante. Qu’il ose penser à la fuite, quand j’essaie de penser à la suite. Avec qui vais-je vivre tous ces hauts, ces bas, et faire de l’indécision une habitude.

Allongée, je serrais mon sac comme une vieille peluche, osant lui réclamer une petite lune et un maigre réconfort. Je me suis endormie.

Sur les coups de sept heures moins dix, j’ai senti une main sur mon épaule. Une petite secousse. J’ai levé les yeux, il était là. J’ai répondu à son sourire et c’est là que tout a commencé.

Son visage était fou. Il m’a dit on peut y aller. Tout va mieux. Alors je l’ai suivi. La porte, le parking. La Seine qui se levait. Je l’écoutais me raconter ses heures d’absence. Me dire t’étais si mignonne à dormir sur le banc de la salle d’attente. Il devait être si froid.

Oui, il l’était. Mais tu sais je m’en fous. Et puis je m’en fous aussi de ta mauvaise santé, de ta mauvaise haleine, de ton trop plein de tabac. Je m’en fous que ton corps soit mal en point et que tes organes soient rongés. Je la rongerai ta maladie moi. Je sucrerai dix fois trop mes cafés et je resterai près de toi des heures durant. J’accepterai les peurs, les malaises, les pompiers, les piqûres, la vieillesse. On va cavaler, mon homme. On aura de la gueule.

On a marché, avec ou sans comète dans le ciel, avec ou sans sucre dans le sang. Le silence se faisait, l’amour aussi. Il y a des verres d’alcool qui vous portent bonheur et des nuits insensées qui vous changent toute une vie. Alors on a pensé à ne plus jamais se quitter.

Sébastien est roux

« Vous êtes mes vrais parents ? Tout le monde dit à l’école que c’est pas possible que vous soyez mes parents. »

Il m’a dit ça dans la voiture, en bouffant sa barre de céréales à l’arrière. J’ai pilé à l’orange. Sébastien est roux.

Bernard et moi, nous avons deux enfants. Suzie, notre première fille, est née de notre amour il y a sept ans de là. Sébastien, ma seconde césarienne, n’est pas le fils de Bernard. C’est vrai. Mais Bernard l’a élevé comme son fils.

J’ai répondu qu’on en reparlerait à la maison. Elle avait bon toit la maison. Une fois rentrés, je l’ai envoyé voir Bernard avec son cahier de textes pour qu’il fasse ses devoirs.

J’ai gagné la balancelle et pensé à Jean-Louis, le papa géniteur de Sébastien. Le vrai père, comme on dit, celui qui a gonflé mon ovule, celui qui a transmis à mon fils un peu de sa couleur de cheveux.

J’ai pensé à ce que je pourrais bien te répondre, Sébastien, assise devant les géraniums et angoissée par mon secret.

Ton vrai papa, il s’appelle Jean-Louis. Il est quelque part dans mes vingt-neuf ans. C’est mon premier printemps dans le quartier des Rougemont. Je suis là, je porte les cartons du camion à la maison, je suis à bout de bras et je l’aperçois. Nos regards se croisent et je me sens toute chose. Pendant ce temps, Bernard fait le tour du jardin avec Suzie dans les bras. Ils sont heureux de découvrir le pavillon. Ils foulent la pelouse, respirent la campagne.

Les jours passent, Jean-Louis vient me voir régulièrement. Des jeux de séductions intenses naissent entre nous. On se rapproche, on se cherche. Je m’ennuie avec Bernard. Depuis Suzie, il ne me touche plus pareil, il n’a plus cette façon de me malaxer, de donner à mon corps du volume. Jean-Louis m’apporte ce que Bernard ne sait plus donner. Je me sens revivre.

Jean-Louis a énormément de boulot, ses matinées sont chargées. Mais dès que Bernard s’absente, on en profite. Il sonne deux fois et je sais que c’est lui. On fait l’amour. Beaucoup. Parfois trois fois de suite.

On prend du bon temps, on ignore si cela durera. Il ne me met jamais de pression, ne me demande jamais de tout quitter pour lui. Il connaît ma situation, il semble l’accepter. Un jour, on feuillette le programme télé qu’il me ramène. On se met à rêver devant un jeu concours qui promet un voyage à l’autre bout du monde. On s’imagine partir tous les deux, tous frais payés, et ne jamais revenir. On sait bien que ce n’est pas possible, pas maintenant. On verra demain, conclut-on souvent.

On n’a pas eu le temps de s’interroger sur notre avenir. Un matin, Bernard rentre plus tôt que prévu et nous surprend dans la chambre. Tu venais d’être conçu. Bernard devient fou, il demande à Jean-Louis de sortir tout de suite et de récupérer sa bicyclette en vrac dans le jardin.

Bernard garde le silence quelques jours. Notre couple bat de l’aile mais je réalise combien j’ai peur de perdre mon mari. Je fais des efforts, je demande pardon. Bernard a beaucoup de mal à passer l’éponge mais finit par le faire. Il m’interdit cependant de sortir. Il ne veut plus que je croise Jean-Louis.

Je me rebelle. En douce. Je désherbe devant la maison, je plante des fleurs, je trouve des prétextes bidons pour aller chercher le courrier ou balayer le trottoir. Bernard voit clair en mon petit jeu. Très vite, il me demande à ce qu’on déménage, me répétant que ça ne peut plus durer comme ça. Si tu m’aimes vraiment, partons, me dit-il très souvent.

La dernière fois que je vois Jean-Louis, ton vrai papa, ton papa de sang, c’est quand je lui parle de notre demande de réexpédition du courrier.

Voilà, tu sais tout chéri, t’es bien le fils du facteur.

89 mois et un peu d’éternité

J’étais place de la Bastille. Avec deux amies et un peu plus de bières. Ma mère m’a appelée, la voix chevrotante, celle des deuxièmes parties de soirée qui vous annonce la mort d’un proche. Mon grand-père venait juste de partir, mon père avait pris sa voiture en trombe et moi je me suis arrêtée. Je n’ai pas bien réalisé, par naturel ou par choix, je ne sais pas bien.

La minute d’après, alors que je m’apprêtais à appeler mon père, mon téléphone sonnait. Il tenait sa voix et le volant, comme il pouvait, il m’en disait plus, je ne disais pas grand-chose, rien ne venait, alors j’ai dit que j’allais rentrer, appeler ma sœur, mon frère et puis mon père a répondu « Ton roman va partir avec lui ». Je n’ai pas bien compris cette phrase, je me suis dit que mon grand-père avait eu le roman deux semaines avant, ma sœur lui avait offert. On avait signé, les petits-enfants. Partir avec, c’était peut-être ça, l’avoir lu, touché, vu. Je n’aurais pas voulu qu’il loupe ça.

Dans la maison des vieux, on colle des photos, des cartes postales, les plus beaux sourires de chacun, les meilleurs voyages et les petites réussites. On leur donne tout, très vite, souvent, pour qu’ils voient avant de s’en aller, parce que leur compte à rebours est déjà lancé, parce qu’on ne veut pas perdre une seconde.

Le jour de l’enterrement, chacun attendait son tour, un au-revoir au funérarium, et puis moi je restais dehors, avec ma cousine, ma mère, mon oncle, on se répétait qu’on voulait garder une dernière image d’un grand-père qui danse, on en listait quelques-unes, qui s’ajoutaient à toutes les dernières images de toutes les rencontres, de tous les moments, de tous les liens. La vie n’est qu’un vaste album de dernières images.

Mon père, ma sœur et mon frère sont venus vers nous, après avoir été voir mon grand-père endimanché. Ils m’ont dit que le roman partirait donc avec lui. Si ça m’allait. A ce moment-là, tout m’allait, bien sûr que tout m’allait, puisque rien ne m’allait vraiment, puisqu’on aurait voulu être ailleurs et bien des jours plus tôt.

J’ai pensé à Jeanne, ce ballon de baudruche sur la couverture, cet exemplaire si spécial qui avait parcouru Paris – la Bourgogne.

Et puis Michel Sardou a retenti dans l’église, on marchait jusqu’aux premiers rangs, sur des textes qui ont bercé mon enfance, sur une voix qui faisait tous nos trajets en voiture, parce que mon grand-père l’aimait. Il aimait les bals populaires et avait fêté ses cinquante ans de mariage sur les vieux mariés.

Et puis. La mort, c’est plus marrant, c’est moins désespérant en chantant.

Trois semaines avant sa mort, j’écrivais d’ailleurs dans un coin de carnet : je suis assise à l’arrière de la voiture de mon grand-père. Il met Michel Sardou. Je regarde le paysage et je ne sais pas que l’on grandit.

Je me disais que ça ferait un joli début de roman, si ce n’est qu’à la lecture de « Michel Sardou », j’aurais perdu pas mal de lecteurs.

Après l’église, ma mère m’a raconté, dans un demi-sourire, qu’on a coutume de dire qu’un ancien part à la naissance du dernier. Je n’avais jamais entendu ça. Le petit dernier, c’est bien le roman,  mais maintenant je doute quand même d’en faire un deuxième si chaque petit dernier apaise un prochain départ.

Mon roman a rejoint avant même sa sortie un autre monde, il a aussi rejoint ma grand-mère qui n’a pas lu depuis douze ans, ça lui fera plaisir.

Au cimetière, mon oncle m’a donné un coup de coude : tu crois qu’il a commencé à lire ? On a dissimilé un rire et puis on s’est dit « ça se trouve ». Heureusement qu’on a bien laissé un marque-page.

Aujourd’hui, je vois mon roman dans ma bibliothèque, sur des photos Instagram et bientôt, je le verrai en librairie. Pourtant, mon image à moi, c’est celle du roman près de mon grand-père.

Le 4 mai, je serai excitée par sa sortie, émue de le savoir-là, près de vous tous.

Et je penserai à mon premier lecteur en trinquant, les yeux ailleurs et la fierté bien placée.

 

 

 

Une vie sous antihistaminiques

Mardi 28 juillet, 19h40
Floriane se colle à la vitre. A l’intérieur du bar, ils trinquent et lui font signe de se dépêcher. Elle leur montre sa cigarette pour excuser son retard.

Ils viennent souvent ici, entre collègues. Ils sont des habitués comme on dit. Au début, ils s’y rendaient par flemme. Parce que c’était juste en bas du boulot. Puis petit à petit, ils se sont attachés à l’endroit.

19h44
Elle pousse la lourde porte. Elle entre, fatiguée. Elle sourit quand même. Elle n’est pas coiffée, elle n’a pas soif, pas grand-chose pour elle. Elle s’assied en face de lui.

Floriane n’est pas certaine de son prénom, on ne le voit jamais ici. Il fait partie de l’antenne de Lyon et vient en déplacement à Paris une ou deux fois par mois pour quelques jours. Elle s’apprête à lui demander s’il s’agit bien de Laurent. Il ouvre la bouche avant.

« Qu’est-ce que tu veux boire ? »

Elle lui répond « comme toi ». Il revient une minute plus tard avec deux verres. Elle observe son visage dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. A vingt heures, elle finit dans ses yeux.

C’est aussi con que ça.

Floriane sait à ce moment-là qu’ils feront partie des statistiques des personnes qui se rencontrent au boulot. Elle se persuade alors que c’est dans les rencontres les plus banales qu’on fait les plus jolies histoires.

21h16
Elle sent la jambe de Laurent chercher la sienne sous la table. Elle frissonne. Elle a la certitude d’être à l’aube de quelque chose. Ça chauffe dans son ventre. Elle sait qu’elle embarque. Quitte à monter à la place du mort. Sa mère lui dit souvent : avec ton père, je suis montée à la place du mort.

Quoiqu’il en soit, elle ne prend pas le temps de se poser la question. Elle est bien trop occupée à se demander si oui ou non, elle sera son premier baiser parisien.

22h37
Ils sont tous sur le trottoir. Laurent lui fait un petit signe au loin avant de s’éloigner. Chacun prend sa route. Il rentre à Lyon demain à l’aube et elle ne le reverra que dans une dizaine de jours.

23h02
En bas de son immeuble, elle s’assied sur le petit parking à vélo. Elle n’a pas envie de monter. Elle veut faire durer l’instant, se créer des souvenirs. Elle attend. Trente petites minutes, environ. Elle voudrait que sa rencontre avec Laurent ait quelque chose de différent. A chaque fois qu’elle pense ainsi, elle se plante. Des années qu’elle se plante, qu’elle observe des visages dans le sens inverse des aiguilles du montre.

23h34
Elle sort une carte de la France, une carte géante. La fout sur le parquet.

Un doigt sur Lyon, un doigt sur Paris.

Minable. Cette distance est minable.

C’est un non sujet. Floriane plie la carte comme si elle venait de gagner une guerre. Elle pense aux dix jours qui l’attendent avant de revoir Laurent. Dix jours, c’est trop. Ils s’oublieront d’ici-là. A moins qu’il ne soit tombé amoureux d’elle au moins dix minutes ce soir.

Elle prie en s’endormant pour que Laurent multiplie son coup de foudre par quatorze mille quatre cent quarante. Et que leurs retrouvailles à venir soient le prolongement de leurs derniers sourires.

Mardi 11 août, 7h45
Elle enfile une culotte noire à dentelles. Laurent doit monter dans son train. Elle se demande s’il pense à elle.

Les rayons du soleil sucrent son thé. Elle en boit des litres en réfléchissant. Comment faire pour qu’ils se retrouvent avant le verre du soir. Elle fait une liste. Café, photocopie, hasard, passer voir Martine à la compta.

8h30
Dans le métro, elle dévisage tous ces gens autour d’elle qui attaquent sans doute une journée normale. Elle sourit, elle n’a jamais été aussi pressée d’aller bosser. Laurent était à dix jours, puis à cinq jours. Laurent est à trois minutes.

Elle pose ses yeux sur le gratuit du jour qui trainent sur le siège à côté. Elle lit les titres. Encore des morts. Putain ce qu’elle s’en fout. Il est neuf heures, son jean lui fait un super cul et elle a des statistiques à renflouer.

9h10
Elle salue la bande et allume mon ordinateur. Elle tremble. Laurent et elle sont séparés par deux étages et ça la perturbe davantage que quatre cent kilomètres.

Elle reçoit un mail. Laurent. Une invitation pour un café. Elle monte les escaliers, elle prépare mille sujets de conversations qu’elle n’abordera pas.

10h28
Elle arrive avant lui à la machine et fait couler un premier café. Quand elle actionne le second, il lui lance un grand bonjour. C’est la première fois qu’ils se disent bonjour. C’est la première fois qu’elle lui demande s’il prend du sucre ou pas. C’est un peu leur premier matin.

Leurs yeux à peine réveillés se croisent. Ils sont bourrés de satisfaction. Laurent lui demande sur quoi elle bosse en ce moment. Elle lui parle de la rédaction d’un dossier. Ils découvrent qu’ils sont sur un projet commun. Elle se dit qu’un jour, ils auront les leurs.

23h58
Il l’embrasse. Il est presque minuit.
Laurent et Flo, 11 août 2015.
Attentats au Nigéria : 41 morts.

00h02
Elle n’ose pas lui proposer d’aller chez elle. Elle le lui dit. Il répond qu’il n’ose pas lui proposer d’aller à l’hôtel. Ils rient et choisissent sa direction. Dans le métro, il parle de son chat. Elle se voit passer une vie sous antihistaminiques.

00h46
Laurent l’embrasse dans le cou. Elle se demande qui ils seront après cette première étreinte.

Elle se demande combien il y en a eu avant elle, des filles. Si son corps le surprend, s’il innove. Elle se pose mille questions en se sentant partir. Il la veut, mais pour combien de temps.

Ils attendaient ce moment. Elle a peur qu’il n’ait toujours attendu que ce moment.

Elle voudrait encore quelques minutes avant le grand saut. L’euphorie des premières fois lui fait peur. Combien de fois s’étouffe-t-elle entre le moment où l’on se découvre et celui où l’on s’endort ?

Elle voudrait qu’ils discutent encore un peu. Elle voudrait lui demander qui il était quand il était gosse, comment était sa maison, s’il allait à l’école en bus. Elle ne dit rien. Quand il dit quelque chose, c’est pour lui demander si elle a des préservatifs.

Elle ouvre le tiroir de sa table de nuit.
Elle ouvre sa porte.

01h13
Son corps est lourd sur elle. Il se dégage, s’allonge à côté. Elle ne dit rien. Sentiments domiciliés.

Il murmure en filant vers le sommeil qu’il n’est pas câlin après l’amour. Elle prend parti de le croire : s’il ment, elle le saura bien assez vite puisqu’elle n’aura pas l’occasion de le vérifier.

Elle voulait que cette nuit ne soit que la première d’une longue série, elle craint qu’elle soit aussi la dernière.

Peut-être qu’elle s’est faite avoir. Elle n’en sait rien. Elle voudrait faire un bond dans le futur. Savoir si oui ou non, on peut fuir les câlins après l’amour et aimer quand même.

01h48
Elle ne dort pas. Elle se demande qui elle est pour qu’après avoir écarté les jambes, il n’écarte pas ses bras.

07h05
Au réveil, elle ne le découvre pas. Elle l’a guetté toute la nuit. Il pose sa main sur son ventre. C’est peut-être poli de toucher encore un peu le lendemain, pour faire croire que tout est bel est bien là, quand on sait pertinemment qu’une fois la porte claquée, tout n’existera plus.

Ceci-dit, elle n’en sait rien, elle n’a jamais le temps d’être polie, elle est toujours amoureuse avant.

– T’as bien dormi ? lui demande-t-il.
– Correct.
– Je dois rentrer ce soir à Lyon. Je vais essayer de changer mes billets pour ne partir que demain. On ira à la gare ensemble pour le faire, si tu veux. Enfin, si t’es libre ce soir.

Elle voudrait dire non, être une fille dure, vexée, elle voudrait qu’il devienne fou d’elle parce qu’elle lui échapperait. Mais elle répond que oui, elle est libre ce soir.

18h38
Ils se retrouvent en bas du boulot pour aller à la gare changer les billets. Mais il décide d’aller à la gare tout seul. Il ne va rien changer du tout. Il rentre à Lyon.
– Je peux te demander pourquoi ?
– Parce qu’elle va se douter de quelque chose.

 

L’herbe verte

Quand je suis chez eux, quand ils sortent ce petit bol avec des cacahuètes, je le regarde, je le regarde et je pense que la vie est plus belle quand on possède ce petit bol.

Ce bol est bleu. Je ne sais pas d’où il vient.

Il est posé sur un plateau, lui-même posé sur une table basse, elle-même posée sur un tapis. J’observe le tout. Plus tard, je veux acheter le petit bol et me demande s’il me faut le même plateau, la même table basse et le même tapis.

En bas des immeubles, quand la nuit tombe, je lève les yeux. Je tombe sur des bouts de salon, des lampes suspendues, une lumière qui donne envie d’être en hiver. Chez les autres, le temps est lent, des bains coulent dans des baignoires très blanches, on met quinze minutes à plonger dans l’eau. Pourtant, elle est toujours bouillante. Le canapé est confortable et une musique de fond accompagne la soirée.

Je ne sais pas quelle est cette musique, je ne la trouverai jamais. Peut-être qu’elle n’existe que dans mes songes, des songes auxquels je n’ai pas bien accès.

Je me dis que ça ne fait pas de doute. L’herbe est plus verte ailleurs.

Je traverse une petite place, la boulangerie et l’épicerie me fascinent. Il me semble que si je vivais là, j’achèterais du pain tous les jours et je presserais des oranges chaque matin. Quelques étages plus haut, cet appartement doit avoir de la moquette. Je veux alors de la moquette et des petits déjeuners royaux.

Ces appartements qui donnent sur rue ont ce qu’il faut de bruit pour être bercés. On doit y trouver la vie paisible et le sommeil dans un coin de la chambre.

Parfois, j’entre chez eux, chez vous, je fais l’exercice de me projeter jusqu’au pire. Je projette le vide et l’ennui, des bains froids et quelques insomnies. J’invente des angoisses et des ventres qui se tordent. Je me projette jusqu’à conclure qu’ici ou ailleurs, avec un petit bol et tout autre objet aux valeurs soi-disant certaines, la vie n’y est pas meilleure.

Alors je rentre chez moi, je tente d’avoir un regard neuf, le regard d’un étranger qui m’envierait. Pendant une heure, je redécouvre un lieu qui a ce qu’il faut de réconfort. Pieds nus, je foule le tapis, je me dis que j’ai choisi le bon et je tends l’oreille vers les sirènes qui relient la Salpêtrière à Cochin.

Je fais attention à chaque détail et cherche celui qui me manque pour apprécier un instant ce que j’ai. Il me faut peut-être une nouvelle bougie, un nouveau parfum d’intérieur. Peut-être les deux en même temps, ainsi que des nouveaux chaussons et un pyjama si doux que ma peau ici trouverait les lieux tendres à souhait.

Parfois, j’achète trois bougies d’un coup et pendant trois semaines, j’apprécie leur présence. Je ne les allume pas pour qu’elles vivent plus longtemps.

Vos bougies sentent souvent très bon, je ne sais pas exactement ce que valent les miennes.

Enfant, je rentrais toujours de chez mes amies aux chambres parfaitement rangées avec l’envie de reproduire la même chose. Je décrochais mes posters et déposais ma chaine hifi au sol pour pouvoir écouter de la musique par terre, en tailleur.

Hier, j’ai passé la journée chez ma soeur. L’ambiance du début de soirée était douce et chaude, presque parfaite.

Je réalise souvent que l’herbe est plus verte d’être inconnue. Pas inaccessible, mais inconnue. Je me dis alors que je n’aime pas connaître. Connaître et tomber dans la familiarité, m’habituer jusqu’à ne plus voir ou sentir. J’aime les premières gouttes du gel douche et taper un code d’immeuble pour la première fois.

Pourtant, j’aime les habitudes, les rituels. Je crois seulement que je leur cherche le meilleur décor. Je veux les renouveler, devant un petit bol bleu ou les bras en l’air, qui fixent aur mur une nouvelle étagère.

Quand nous avons cherché un appartement, je n’avais qu’une exigence, peut-être deux. La baignoire et un quartier tout neuf. Je voulais découvrir un nouveau supermarché, une nouvelle boulangerie, apprendre le nom des rues alentour. Exporter mon quotidien ailleurs, dans un pré plus flamboyant encore.

Connaître son quotidien, l’aimer. Et lui chercher le plus bel hôtel pour séjourner ici. Le chercher chez vous et aux pieds de tous ces immeubles, dans toutes les rues, dans tout Paris, dans tous les rayons de tous les magasins de déco, vouloir embellir ses journées, courir après un mieux, et, au détour de ces projections, se rouler dans l’herbe verte  le temps de quelques minutes, avant que le soleil ne se couche et que les éléments perdent de leur couleur.

 

Est-ce qu’il va revenir ?

En décembre, il est parti. Il a claqué la porte sur cinq ans de relation. Tous les deux n’avaient même pas fait le sapin. Elle a pensé « heureusement ».

Elle n’a pas fêté Noël, pas la bonne année. Elle a dormi des jours durant, surveillé son téléphone, elle a pleuré, beaucoup, elle a arrêté de se maquiller, de manger et de se laver.

Il l’a appelée, mi-janvier. Elle n’a pas osé décrocher, de peur qu’il la voie à travers le téléphone. Dans un message vocal, il a dit : j’espère que tu vas bien, ça serait sympa de prendre un verre un de ces quatre. Elle a replacé ses cheveux, quand même.

Dans la foulée, elle a appelé toutes ses copines. Elle en a onze, des amies très proches. Elle leur a demandé ce qu’elles pensaient de ce message vocal. Elle a mis le ton, elle a reproduit chaque note de la voix de Fabian. Elle a ajouté « il faut que l’on se voie, je te le ferai écouter ». Elle a fixé des rendez-vous. Des face à face et trois par trois. Elle a collé son téléphone à des oreilles, elle a veillé à ce que personne ne le touche et efface par mégarde les quelques mots déposés là.

Elle a demandé : tu en penses quoi ? Pourquoi me voir ? Je réponds ? Elle a posé les mêmes questions aux onze amies. Elle a trié les réponses. Des plus positives aux plus négatives. Fabian veut revenir. Fabien se donne bonne conscience. Fabian n’est qu’un connard.

Elle a aussi demandé à chacune quel était le pourcentage de chance qu’il revienne. Elle a eu des 5% et des 90%, elle a établi une moyenne et elle a bien dormi.

Elle s’est quand même dit dans la nuit qu’il lui faudrait un avis de mec. Elle a demandé à un ami. Réponds-lui. 50%.

Alors elle a fini par envoyer un message à Fabian en disant qu’elle était d’accord pour un verre. Il a répondu tout de suite, dans la seconde, il a répondu que ça lui faisait plaisir. Il a aussi écrit « tu me manques ».

Elle a appelé neuf copines. Elle a pris soin de ne pas interroger les deux qui avaient les propos les plus tranchés quant à cette histoire. Elles ont toutes analysé, du mieux qu’elles ont pu, le temps de réponse de Fabian et le « tu me manques ». A l’unanimité, elles ont pensé que c’était positif même si certaines ont conseillé à Sandra de rester méfiante ou de garder un minimum d’égo.

Sandra a passé des dizaines de coup de fil. Elle a donné à l’une l’avis de l’autre, elle a confronté neuf pensées, neuf discours, elle a créé un débat géant qui a duré trois jours, elle a cherché à comprendre les mots de Fabian, elle a voulu tout savoir, elle a voulu connaître la suite de l’histoire, les retrouvailles et même leur date.

Elle a écouté tous les avis, tout ce que « tu me manques » pouvait bien vouloir dire d’après ses amies. Elle a même pensé à écrire au 6 12 12.

Elle a juste oublié de lire elle-même les mots de Fabian et de répondre le plus simplement du monde : toi aussi.

L’amoureuse de l’amour

Je n’ai jamais dit je t’aime qu’à d’autres je t’aime. Je suis tombée amoureuse d’un bouquet de roses il y a exactement trois Saint-Valentin. Il s’appelait Renaud, il avait laissé un mot, un projet pour Honfleur.

Je suis tombée amoureuse des terrasses sur le port et des plaids qu’on enroulait autour de nos genoux.

Il y a deux Saint-Valentin, je suis tombée amoureuse d’un dîner au restaurant, d’une addition salée et d’une promenade dans Paris. Les ponts de nuits, les par-dessus la Seine, les lumières et nos ombres qui se chevauchaient parfois. Je suis tombée amoureuse d’un baiser vers les trois heures du matin.

Je suis déjà tombée amoureuse d’un profil Meetic, du verre en face à face que nous avons programmé, de l’ambiance dans le bar, d’une paire d’yeux qui fixaient mon cou, d’envie et de curiosité. J’ai aimé rentrer chez lui, j’ai aimé ses draps froissés et le goût de son café au petit matin. Je suis tombée amoureuse de sa tasse Friends, j’ai imaginé qu’elle deviendrait mienne, qu’elle aurait sa place dans le placard et qu’elle ponctuerait tous nos dimanches matins.

En février dernier, j’ai aimé un rendez-vous sur les Grands-Boulevards, la confidence timide d’un homme pas très Saint-Valentin, qui m’a dit avoir peur de l’amour. Je suis tombée amoureuse de sa trouille de tomber contre moi, de ses mains qui tremblaient en parlant de notre rencontre surprenante. La cause de plusieurs insomnies. Je suis tombée amoureuse des miennes, elles ont suivi, elles ont rêvé d’un grand appartement, de moquette au sol et de projets d’enfants.

Toutes ces années, j’ai aimé l’amour, l’idée que j’en avais et le mariage que je voulais vivre. Une robe blanche, magnifique robe blanche, un discours rythmé des plus belles citations d’amour, deux degrés d’alcool, un tourbillon, de la danse et la sûreté de s’aimer pour toujours.

Parfois, je voudrais tomber amoureuse d’un visage, d’une histoire et d’une enfance. D’une voix sans ses mots, de fleurs sans leurs symboles, de voyages sans leurs invitations. Je voudrais tomber amoureuse d’un homme.

Mais je suis déjà amoureuse de l’amour.

Dans 89 jours

J’ai toujours eu un rapport étrange aux comptes à rebours. Ils me rassurent et m’effraient. La dernière fois que j’ai compté sur mes doigts, le nez contre le calendrier de mon téléphone, c’est lorsque mon mec est parti en Malaisie. Je l’ai accompagné jusqu’au RER (l’aéroport c’est loin), je suis rentrée, le vide était déjà là, j’ai pensé « 22 jours ». Et puis j’ai pensé « c’est court », j’ai aussi pensé « c’est long ». Le soir, je l’enviais, le décalage horaire le rapprochait davantage de moi, que moi de lui.

Le matin, je me levais, je me disais « bientôt ». Le temps ne passait pas vraiment, j’étais clouée au lit avec mon hernie discale. Je n’avais qu’une chose à faire, c’était compter. Les jours et les médicaments. Evidemment, plus tu comptes, moins le temps passe.

Le décompte suivant son chemin au même rythme que mes heures à moi. Parfois je le soupçonnais d’être un peu mou du genou mais on était quitte, j’étais un peu molle du dos.

Quand j’ai pu doucement remarcher, le temps passait plutôt vite. Certains jours je ne comptais pas, j’oubliais et voilà que j’étais heureuse de retirer deux jours d’un coup à mon attente.

Je n’aime pas l’idée d’attendre mais je n’aime pas non plus l’idée que le temps passe vite. Tu te presses, tu veux retrouver ton mec, mais demain t’auras cinquante ans et tu te demanderas pourquoi avoir tant espérer que les aiguilles accélèrent.

Quand il est rentré, j’ai évidemment trouvé qu’il était rentré vite et surtout à temps. Parce que quand tu le revois, tu as le sentiment d’avoir atteint ta limite. Le cerveau est bien fait, il ne te fait pas craquer mais te fait croire que tu étais à deux doigts de le faire et que tu peux te féliciter.

Voilà, depuis août dernier je n’ai pas eu de nouveau décompte en tête (et pas de crise d’hernie discale) si ce n’est peut-être le cinq, quatre, trois, deux, un, bonne année, que j’ai crié bêtement, superstition obligée, la peur de ne pas être à l’heure, d’être en retard pour 2016, de louper le grand saut et le nouveau recommencement.

Et aujourd’hui, un nouveau décompte est là. Le roman est terminé. Le roman est titré « 89 mois ». Un soir, on s’est regardé avec mon éditrice, on s’est dit : il s’appelle 89 mois et un jour, il sortira dans 89 jours (quand on prend un verre de vin, on a l’esprit plutôt mathématique, un jour on a même trinqué au fait que un + un, ça fasse deux et que c’était cool d’avoir des souvenirs d’école).

C’est dit : le roman qui s’appelle 89 mois sort dans 89 jours. J’étais un peu obligée, avec un titre pareil, de penser au décompte.

89 jours, ça me paraît un monde alors je me dis qu’il ne faut pas y penser, de ne pas dérouler mes doigts et mon agenda, tout oublier pour que ça approche sans que je m’en rende bien compte. Tu vas me dire, heureusement que le roman ne sort pas dans 89 mois.

Je préfère penser 89 jours que 3 mois, j’ai l’impression que ça passe plus vite, même si le chiffre est plus gros. Faut dire que dans nos têtes, un jour passe plus vite qu’un mois.

Jeudi soir, en me brossant les dents, je me suis quand même dit « il sort dans trois mois, ça va aller super vite ». Jeudi, on était le 4 février (au cas où tu veuilles connaître la date de sortie du roman et celle où je me lave les dents).

Voilà, je n’ai rien d’autres à te dire si ce n’est que j’hésite à poster tous les jours J-89, J-88, J-87 sur Facebook, et ainsi de suite – je ne tape pas jusqu’à J-1 parce que j’ai la flemme, d’abord, et parce que la longueur de cette liste pourrait m’effrayer, ensuite.

Alors faisons comme ça, n’y pensons pas, ne pensons à rien et le jour de sa sortie, le 4 mai, on se dira : ça passe vite 89 jours. Ton billet, c’était hier.

sablier

15h, heure de merde

Je déteste « 15h ». Je déteste cette heure creuse où il ne se passe strictement rien : les gens digèrent, le déjeuner est terminé, l’apéro encore loin. Je déteste même l’après-midi à partir de 14h35. Parce que quand on donne l’heure, on dit « quinze heures moins vingt-cinq ». Ça sonne déjà 15, je n’aime pas. Et jusqu’à 15h59, je n’aime pas.

En entreprise, on te colle des réunions à 15h, tout le monde se touche le ventre et boit son café, tout le monde est content de voir le temps défiler et se réjouit de voir bientôt « 16h » s’inscrire sur son mobile. A partir de 16h, ça passe plus vite, c’est bien connu.

Et puis t’as remarqué, on te dit toujours de ne pas poster sur Facebook à 15h, car tu vas tomber dans un vide. 15h, c’est le triangle des Bermudes, ça me fait flipper. Envoie un SMS à 15h, on ne te répondra pas. Le monde s’arrête. Moi aussi.

A 15h, je n’ai jamais d’énergie. Si tu me demandes un truc à 15h, je ne suis pas là ou je réponds « lol ». Le matin, je suis vive. Après 17h je suis vive. Après 21h, je reste vive mais ça dépend pourquoi. Il y a un fossé entre travailler et boire, même pour une fille qui « écrit ». (T’as vu, je suis pudique, je mets mon métier entre guillemets).

D’ailleurs, j’en veux à 15h d’exister, mais pendant le roman, j’ai été victime d’un miracle. Certains jours, à 15h, j’étais avec mes personnages. Ils aimaient bien me voir à 15h, ils ne devaient rien branler non plus.

J’ai toujours pensé qu’il fallait mieux bosser tôt et terminer sa journée à 15h. C’est tellement vide, 15h, autant remplir cette tranche horaire de choses qu’on aime. Mais je vais te dire, je ne trouve pas toujours comme la remplir. Ou si, faire un deuxième roman avec des personnages qui ne branlent rien à 15h. En attendant que mes idées se réunissent, je regarde 15h, l’appartement me paraît froid, triste, il n’aime pas 15h non plus.

J’ai essayé plein de trucs. Ces derniers temps, je me suis mise au bain. Oui, je prends un petit bain à 15h. Ma vie de free-lance est absurde. Surtout que pour en arriver là, je me dis que détester 15h, c’est vraiment avoir un problème de riche.

Je fais aussi des mots fléchés et j’appelle des copines. J’ai des copines free-lance qui se font bien chier à 15h et qui n’ont pas de baignoire.

Parfois, je me lave les cheveux et je décide de les lisser, ça m’occupe presqu’une heure jusqu’au goûter. Même si je ne goute pas. D’ailleurs, je goûtais avant. C’est peut-être ça, le souci. On nous a trop appris à attendre le goûter. Et quand tu attends quelque chose, tu n’es pas dans le présent.

J’ai pensé à la sieste, le meilleur moyen de s’éloigner de cette heure de merde, mais je n’arrive pas à dormir. Quand je réussis, je me lève la tête dans le fion, et je me dis qu’il vaut mieux en chier à 15h que tout le reste de la journée.

Non vraiment, je n’ai quasiment que des souvenirs creux et ennuyeux de 15h. Pire 15h30. T’attends la récré, t’attends de quitter le boulot, t’attends qu’il y ait un truc à la télé. Parce qu’à 14h30, tu te tapes toujours Sophie Davant, les enfants disparus et les combats contre la maladie, et ça me donne envie de me suicider, en même temps ça tombe bien, que se suicider à 15h. Comme le dimanche ou le lundi matin ou durant le mois de novembre.

Bon, voilà, tu t’en fous, ou bien tu comprends.

Cet après-midi, vers 15h, j’ai réfléchi. Il faut vraiment que je sorte de cette angoisse. Il faut que 15h change de ton.

Je me suis dit qu’en mai, quand le roman sortirait, je ferai un truc cool. J’irai le voir en librairie une après-midi bien pourrie à 15h. Pour avoir à jamais le souvenir d’un 15h qui procure une petite chaleur dans le ventre.

Les grandes vacances

Hier, je discutais de sperme avec Nathalie Giraud, sexothérapeute, au téléphone. C’était chouette. Au milieu de notre conversation, on a parlé de mon premier roman que je viens de terminer. Et je lui ai dit combien je ressentais un vide, un manque. Alors elle m’a suggéré de m’adresser à mes personnages, de leur souhaiter de « bonnes vacances » et de les retrouver en mai, pour la sortie. Allez, dis-leur.

Cinq mois de vacances, ils vont se mettre bien.

Quand nous avons raccroché, j’ai imaginé Nathalie me prendre par la main et me planter devant mes petits copains : allez, dis-leur, vraiment. Alors je leur ai souhaité de magnifiques vacances, du soleil, des mojitos, du sexe, et de régler leurs petits problèmes, parce que je n’ai pas pu tout faire.

Dans mon bureau, en plein silence, j’ai attendu qu’ils me répondent, mais en même temps, je fixais le grand mur blanc devant moi, il aurait peut-être mieux fallu fixer mon manuscrit.

Puis après tout, mes personnages ne m’aiment peut-être pas. C’est sûrement chiant une vie où tu changes trois fois de prénoms en six mois.

J’ai ensuite quitté la pièce, je les imaginais dans l’avion et je les ai trouvés un peu égoïstes de ne pas m’inviter. Après tout, sans moi, ils n’existeraient pas.

Ce matin, je pensais tellement à eux que ça m’a démangé de leur envoyer un message pour savoir comment ça se passait. Au moins pour savoir où ils étaient, voir si l’éditeur rince bien.

Je me suis retenue, pour ne pas être trop envahissante. Et c’est peut-être mon silence qui les fera revenir, ça a marché avec quelques ex.

Depuis, j’imagine cette petite bande s’éclater dans une piscine tandis que moi, je suis prise d’un vide terrible et je compte les jours jusqu’à notre prochain rendez-vous. La bonne nouvelle, c’est qu’on va sûrement se croiser – eux très bronzés et moi blanche comme un cul – après l’impression des épreuves non corrigées parce que ce serait bien de publier un roman corrigé. Et puis on se recroisera à des réunions, des trucs du genre, avant de se voir en librairie et de se sauter dessus.

Avec l’espoir fou, déjà, que vous vous sautiez aussi dessus.