Le blog d'Ovary

Si elle n'existait pas vous l'auriez inventée

36 degrés et la pose de mon stérilet

Quand mon gynéco m’a prescrit un stérilet il y a quelques mois en me conseillant de réfléchir, j’ai bizarrement perdu l’ordonnance dans l’heure. Tomber dans les pommes, souffrir des jours durant, saigner comme une vache, faire une grossesse extra-utérine, tout ça à la fois, c’était non. Et puis surtout, je craignais de le sentir du simple fait de penser à lui (comme avec un ex).

Finalement, l’idée a fait son chemin puisque j’ai décidé intelligemment de n’écouter que les femmes qui en tiraient une belle expérience : « La pose n’est même pas un sujet », « Tu as mal quinze secondes et après tu es libre », « Mon mec ne sent même pas les fils au bout, son gland va bien ». Alors j’ai pris mon téléphone et rendez-vous, j’étais aussi fière que peureuse et j’aurais voulu le poser tout de suite, dans l’élan, pour ne plus avoir le temps de réfléchir.

Petit préliminaire dix jours avant, fort agréable, avec un prélèvement endocol en laboratoire. L’infirmière était gentille mais la façon dont elle a exploré les tréfonds de mon corps m’a légèrement fait douter. Si c’était un avant-goût – moi qui adore par ailleurs les frottis, par habitude et par comparaison au détartrage –  tout ce qui touchait à mon col m’a semblé être l’enfer. Mais positive comme je suis (LOL), j’ai décidé d’oublier cette épisode.

La veille de la pose du stérilet, j’ai commencé à flipper sévère, je suis allée le chercher à la pharmacie et telle une petite vieille au besoin de parler, je ne lâchais pas ma pharmacienne. J’attendais qu’elle me caresse les cheveux et propose de m’accompagner.

A deux heures de m’y rendre, ma mère m’a envoyé un petit message : « Pensées pour ton utérus ». J’ai trouvé ça hyper sympa de sa part, moi il y a 29 ans, je n’ai pas pensé une seconde à son utérus. C’est là que j’ai dit à ma sœur – qui m’accompagnait puisque la pharmacienne ne s’était pas dévouée – que j’étais ridicule d’avoir peur, parce qu’un jour il faudrait peut-être accoucher et qu’à côté, la pose d’un stérilet ça faisait un peu pitié.

Ma sœur oscillait entre le besoin de me rassurer (mais c’est rien, calme-toi), et des remarques incontrôlables (jamais je ne pourrais faire ça) (en plus avec un homme).

Au fil des minutes qui me rapprochaient du cabinet médical, j’ai été lire le pire sur Internet. Il fallait bien trouver des raisons d’annuler puisque manifestement, mon corps était si tendu que personne ne pourrait y entrer.

J’ai alors lu que dans des cas très rares le stérilet pouvait s’échapper DANS LE CORPS. Se retrouver dans l’abdomen. Genre une envie d’explorer les coulisses, comme si être aux premières loges d’un vagin n’était pas suffisant.

Alors que j’ai imaginé le recracher par la bouche le lendemain et que j’ai proposé à ma sœur de proposer au chauffeur de bus de faire demi-tour, elle a dit que maintenant que j’avais lu ça, elle était certaine que j’allais l’appeler 48h plus tard en disant que « je sens un truc dans mon estomac, Fanny, est-ce que c’est normal ? ».

J’ai répété j’annule, elle a répété trop tard, et je suis entrée mécaniquement dans le cabinet médical, avec dans une main mon sac, dans l’autre mon « tote bag de secours » comme je l’ai baptisé, avec Antadys, Spasfon, Doliprane, serviettes hygiéniques et numéro d’un ami.

Quand le gynéco a dit « Mlle Michel », j’ai regardé dans la salle d’attente s’il y en avait d’autres, ce qui aurait pu être le cas, je veux dire on est tellement de Michel sur cette Terre qu’il y avait bien une chance sur deux que ma voisine s’appelle comme moi. Ma voisine de chaise c’était ma sœur et visiblement elle ne s’est pas sentie concernée.

J’ai suivi le gynéco, il a demandé si ça allait, j’ai trouvé sa question bizarre, forcément il savait que ça n’allait pas, j’ai alors pensé qu’il n’avait bien noté ce pourquoi j’étais là et qu’il allait me sortir que « bah non, pour un stérilet, il faut s’organiser un peu mieux, pas de rapports sexuels dans les six précédents mois, quinze massages du périnée et une toupie porte-bonheur, on doit repousser, navré ». Mais non, il a regardé mon dossier en me demandant de « lui donner », alors j’ai sorti mon MONA LISA® de mon tote bag et je lui ai tendue, hésitante. Il me l’a un peu arraché.

Il m’a invitée à me déshabiller, j’ai exécuté en espérant qu’il change d’avis puisque moi je rêvais de le faire, tout en me disant que je m’en voudrais à vie.

Quand je me suis allongée, j’ai pensé à mon IRM, souvenir jouissif, et je me suis dit que puisque pendant l’IRM j’imaginais faire une tendre sieste, je n’avais à imaginer à ce moment-là que je subissais un simple frottis.

Quand il a installé le spéculum il m’a dit qu’on avait fait le plus dur, j’aurais bien aimé le croire vu que c’était hyper bien, le spéculum, mais je savais forcément qu’il mentait. Je me suis demandé comment on allait procéder maintenant, à quelle heure précise j’allais mourir et si oui ou non il allait me demander de tousser comme j’avais lu sur la toile et qu’un pet allait s’échapper de moi.

C’était franchement chaud.

Sans oublier qu’il faisait 36 degrés et que je ne dirai jamais « je me suis fait poser un stérilet » mais que je dirai toujours « je me suis fait poser un stérilet sous 36 degrés ». Ça rend l’épreuve plus admirable.

Première étape : « le test », qui a déchargé dans tout mon bas du ventre une tension électrique, j’ai bondi, j’ai dit merde la vache carrément, il m’a rassurée, il a dit que le stérilet ne serait pas pire.

Et le grand moment est venu, mon corps était plus que tendu et mon vagin pourtant complètement ouvert, et la décharge électrique est revenue, elle m’a attaquée le ventre, le dos, et mes yeux allaient pleurer, je crois que oui, ils ont pleuré, trois larmes, de douleur et de joie, du genre « c’est presque fini et si je pars du principe que c’est presque fini alors oui, le mal que je ressens est largement supportable et je peux me dire alors que je suis une adulte ». Mais la douleur n’est pas passée en trois secondes, c’est ça qui m’a effrayée, je me suis demandé si j’allais vivre toute ma vie avec cette douleur. Ça ou les trois canards qui te suivent tout le temps partout, je préfère les trois canards.

J’ai alors pensé qu’un truc pas normal était en train de se passer, je ne voulais pas qu’on ait à recommencer, fallait que la douleur se casse et puis c’est ce qu’elle a fait. Voilà, ça vous parait très long à lire mais tout ça c’est l’objet de trente secondes dans une vie.

Le gynéco a ensuite dit : vous vous sentez de vous asseoir ? J’ai répondu si vous êtes là, bien sûr, il a enchaîné : je reste là, on peut même aller prendre un café, j’ai rigolé bêtement et je me souviendrai à vie de mon premier fou rire avec un stérilet en moi.

Une fois assise il m’a posée quelques questions du genre : voyez-vous des étoiles ? Non. Votre tête tourne ? Non. Coup de chaud ? Oui, mais avec la température qu’il fait, je ne situe pas bien d’où viennent les perles sur mon front.

J’ai regagné la salle d’attente en sa compagnie, la secrétaire m’a récupérée tout de suite, ils s’étaient passé le mot, on ne la laisse pas seule, j’ai cru qu’ils allaient m’escorter la semaine.

Elle m’a donné un petit sucre pour me faire du bien, et puis de l’eau, et puis j’ai demandé 5000 balles parce que sa générosité semblait sans fin. Ma sœur me regardait l’air apaisé, du genre « ma sœur n’est pas morte », ou peut-être « ma sœur n’est pas rouge, elle n’a pas dû péter au moment fatidique ».

Je suis restée posée là avec elle, je lui racontais les détails, je lui disais que bon, accoucher serait cent fois pire, mais que la bonne nouvelle c’est que ça n’était pas près de m’arriver. Ma sœur, elle, me reniflait, elle a dit tu sens la transpiration.

On a ensuite décidé d’aller se promener, c’était la première sortie de mon stérilet sur les Champs Elysées, et puis il s’est passé tout un tas de trucs bizarres. D’abord j’ai dépensé cent euros, comme ça, de plaisir, ensuite je n’avais pas envie de faire pipi, je me suis faite la réflexion après quelques heures, moi qui aie toujours envie de faire pipi, peut-être que le stérilet détendait ma vessie ou alors j’avais une peur inconsciente de me retrouver face à ma culotte et d’observer une petite tête de cuivre déposée là.

Parce que c’était bizarre quand même de ne pas avoir mal, je m’attendais à souffrir comme jamais, et non, à part un léger mal de dos similaire à un début d’hernie discale lombaire qui se réveille, rien n’était alarmant. Pas de grosses contractions, de je me plie en deux, rien. C’était tellement beau que j’ai dit à ma sœur : je pense qu’il est tombé et moi je crie victoire comme une imbécile.

Mais bon, j’étais fière et j’avais envie de crier à tout le monde que j’avais fait poser un stérilet. Alors oui c’est banal, et même écrire un billet là-dessus c’est peut-être aussi con que de vous raconter qu’hier j’ai acheté des oranges à jus et que je me suis coupé les ongles. Mais peut-être parce que j’avais peur, parce que j’avais lu le pire, alors oui, je me suis sentie grande gagnante. Ou alors je m’étais fait croire à l’impossible pour m’applaudir, peu importe.

Depuis, je ne l’ai toujours pas vu dans mon slip, il a l’air bien où il est, et samedi matin, je me suis faite jolie, alors que je m’en fous de me faire jolie pour aller chez Carrefour, mais il se passe ce truc bizarre que je me sens super femme. Je pense que de demain matin, je vais me réveiller, je ferai un 36, je serai bonne et positive, zen et immortelle.

Finalement, tout ça est passé très vite et j’y pense presque déjà plus. Je ne sens pas grand-chose dans mon corps, même si parfois je me dis qu’on est deux, ce qui est légèrement pathologique.

Est-ce normal cette impression de vivre avec un animal de compagnie et d’être soulagée que la relation s’annonce bien. J’ai beau savoir qu’il n’est pas vivant, je l’affectionne tout comme. Je le remercie d’être qui il est, de s’être laissé faire et d’avoir bien voulu de moi comme hôte.

Bientôt, je lui présenterai mon mec, j’espère que ça se passera bien.

Coucou

Coucou

Ailleurs si nous y sommes

J’ai toujours eu peur qu’il me trompe. Qu’il me trompe avec amour, qu’il passe sa main sur un ventre, qu’il caresse une joue, qu’il ait les yeux ouverts. Un rapport réfléchi, même pas d’alcool dans le sang ou bien à peine, un rendez-vous programmé, le sentiment de faire une connerie avant même de la faire. J’ai toujours eu peur qu’il fasse la mauvaise rencontre au mauvais moment, qu’un élément perturbateur s’infiltre dans notre histoire, dans ses nuits. L’envie de voir cette fille, de sentir ses cheveux, d’en savoir davantage sur elle, son enfance, d’où elle vient, où elle va.

Voilà, me tromper avec amour. Un écart au-delà d’une pulsion sexuelle, un écart qui n’en serait pas un, qui durerait et questionnerait. Pas un cinq à sept en année bissextile mais toute une bataille. Se retenir, se raisonner, et puis s’y rendre, les pas tremblants, la marche lente, se traiter de con, de mec qui gâche tout, on ne construit pas tout ce temps pour tout foutre en l’air comme ça, pour un fou rire partagé, un regard mystérieux, une intrigue à résoudre. S’y rendre quand même, sentir qu’il y a quelque chose à vivre là-bas, dans ces draps, sur cette moquette, quelque chose de grand, de vaste, c’est palpable. Pas une rencontre hasardeuse à minuit, dans un bar, les pieds qui collent, un besoin d’évasion. Non, de ça, d’un égarement ponctuel, d’une folie chronométrée, je n’ai jamais eu peur. Parce qu’il est plutôt droit, comme garçon. Parce qu’il rentre à l’heure, parce qu’il prend soin des choses, des gens, des projets, de ses promesses. Parce qu’il est fidèle. Si fidèle que le jour où il ira vers cette fille, il n’ira pas pour rien.

Cette peur qu’il s’en aille pour une autre. Même pas une mieux, une plus drôle ou une plus belle. Juste la bonne. La crainte de ne pas l’être. Cette question incessante. Comment savoir si on est à notre place, est-ce qu’on est ensemble par défaut, est-ce qu’on a manqué de choix. Lui ne se pose pas cette question, je ne crois pas. Il n’a jamais eu peur de vide, il se suffit à lui-même. Il n’a jamais eu besoin d’une présence, de combler un vide. Quand nous nous sommes rencontrés, j’ai su très vite qu’il était là parce qu’il en avait envie. Pas d’obligation, de pression, de plan. Juste du désir.

Je voudrais qu’un contrat de mariage scelle les deux cœurs concernés. Je voudrais que le risque zéro existe, qu’il ne puisse croiser personne, ou croiser mille personnes mais ne rien ressentir, rester froid dans les yeux des autres, que les yeux des autres lui soient froid, et puis rester chaud contre moi, dans notre appartement, notre lit.

Souvent, je l’imagine au travail, se présenter à la nouvelle. Je l’imagine déjeuner avec elle, remuer sur sa chaise, se taper le front, l’air de rien, très lentement, faire ce geste pour le faire, mais le faire discrètement, vouloir se remettre les idées en place. Pourquoi cette fille et son bout de salade m’interpellent, pourquoi je ne pense pas à Véro, là.

Accepter le verre, le soir, entre collègues, être cinq mais y aller pour être deux, faire connaissance, espérer que cette fille sortie de nulle part parle mal, soit finalement inintéressante, insignifiante, pas si charmante. Pouvoir en rire après. Dire que j’ai cru vriller.

Je l’ai aussi imaginé ramasser un livre dans la rue, un coup de foudre de main en main. Vous avez fait tomber ça, merci beaucoup, c’est gentil. Il fait beau ou bien il pleut, chaque ciel embellit la scène, on se dira toujours en plus il faisait beau ou en plus il pleuvait. Je l’imagine proposer un verre, ou bien elle, accepter en pensant que c’est mal, ça ne se fait pas, mais se laisser porter par une jupe, une jupe d’été, un teint frais parsemé de taches de rousseur. Se laisser porter par un vent léger, une chance à saisir.

J’ai toujours eu peur de ça, j’ai parfois été triste en dessinant cent rencontres et autant de raisons de partir. J’ai aussi été triste de l’imaginer malheureux, indécis. Je ne peux pas quitter Véro, mais pourtant j’en ai envie, je crois. Réaliser dans la nuit noire, les yeux contre le plafond blanc, que s’aimer ne signifie peut-être pas s’aimer une fois pour toute.

J’ai toujours eu peur qu’il fasse semblant de dormir, obsédé par une autre, silencieux quant à sa décision à prendre, ne rien me dire et me protéger jusqu’au bout.

Mais je n’ai jamais pensé que c’était à lui d’avoir peur.
Jamais pensé que tout ça, ça m’arriverait à moi.

Vers les sept heures moins dix

Vous avez sa carte vitale Mademoiselle ? Oui, oui, j’ai sa carte vitale, j’ai aussi de ses empreintes sur mes bras et de sa danse dans mes pieds, j’ai encore de son goût dans ma bouche, j’ai tout plein de choses, tiens, tenez.

J’aurais tout donné à l’infirmière, des papiers, de l’argent, un peu de tabac. C’est tout ce que j’ai, Madame.

J’ai des sous-vêtements sales et de la peur au fond du bide. J’ai les mains vides et le cri facile. Alors dites-moi où vous l’emmenez.

Et à quelle heure s’est-il piqué pour la dernière fois, Mademoiselle ? Je ne sais plus. Il y a une heure ou deux peut-être. C’était avant le troisième bar, ou le quatrième. Il était en hyperglycémie, il s’est piqué tout de suite.

Je me sentais comme derrière un miroir sans tain. La pose parfaite, les mains jointes. Oui, on a beaucoup bu. Je ne sais pas. Dix verres. Douze verres. Un peu de tout. Vers vingt heures. Dans le premier arrondissement. Environ deux paquets de cigarettes. Non pas de drogue, ce n’est pas notre genre. Il est infidèle. Oui, il a quelqu’un. Moi ? Une distraction ou un futur, qu’en sais-je. Ah, vous vous en fichez. Il est diabétique insulinodépendant. Les pompiers ? Vers une heure du matin. Oui, avec son téléphone. Si, j’ai un téléphone. Mais il voulait les appeler lui-même.

Mon songe s’en est allé. J’étais prostrée là. Comme une flaque, un déchet. Une veuve qui pleure son homme. J’observais cette grande horloge accrochée. Elle était pire que blanche, elle puait la mort, le désinfectant. Comme tout ici, elle était triste à mourir et bien propre sur elle.

Je voulais allumer une cigarette, errer sur le parking, errer jusqu’à la prochaine adresse. Frapper, bonjour c’est moi, mon amant est à l’hôpital. Si vous saviez. Il est brun, il est fou. Il est l’excès, mon portrait, ma drogue et mes clopes consumées par deux.

On vit dans le flou, on n’a pas de plan. On ne croise jamais de comètes, juste nos doigts dans le dos quand on ose parler de notre présent en flippe d’un lendemain.

Qu’avais-je à faire ? Demander du feu, demander des nouvelles, demander l’impossible ? Je n’avais qu’à bouffer mes ongles ou bien aller cracher mes derniers verres. J’ai choisi la porte de sortie.

J’ai balayé le parking de mes talons. Je ne ressemblais à rien. Je portais des cigarettes à ma bouche dans un geste presque vulgaire, tellement fait et refait, juste pour occuper une partie de mon temps et chercher deux trois réponses dans une fumée plus très fière de moi. Les camions de pompiers venaient et sortaient. Cette sensation folle de faire du fesses à fesses avec la mort. Bonjour, je me promène dans tes lieux, je suis de passage. D’ailleurs, t’as couché avec l’horloge de la salle d’attente toi, c’est pas possible. Tu sens le gravier des cimetières, le tabac froid, la fin de journée.

Je trébuchais sur mon angoisse la plus intime. Qu’étaient-ils en train de lui faire, à mon presque homme ? On devait lui presser la chair, l’oppresser de questions. Peut-être qu’il dormait. Pensait à moi ou ne pensait pas.

Je suis rentrée. J’ai harcelé la secrétaire médicale à coup de questions avec pour seule arme un mégot. Elle n’avait rien à m’apprendre. Juste une proposition à me faire. Attendre. Là-bas. S’il-vous-plaît.

Froid, le banc. Mes cuisses frissonnaient, mes lèvres se gerçaient. Je les mordais d’angoisse et pour ce goût de rhum qui me tenait encore. Cette grève d’alcool que je n’opère jamais.

Et pourtant Dieu sait que je suis une fille bien. Je suis ponctuelle, je suis droite, je compte mes sous et sur personne. Je vais à l’église, j’allume des cierges et je murmure ce que mes larmes veulent bien avouer. Je suis plus faible que forte, je m’écroule souvent sur mon parquet et je rêve d’un monde avec des horloges en couleurs.

Il ne faut pas m’en vouloir, je n’ai pas su le freiner. Je vous promets que je suis capable de le chérir, de stopper ses levers de coude et de l’emmener voir la neige. Alors injectez-lui tout ce que vous voulez. Faites-lui avaler le monde, des promesses et des médicaments. Rendez-le moi.

J’ai trop besoin de lui, moi. Qui va m’enlever mes chaussures ce soir et me dire à l’oreille que notre histoire est si déconcertante. Qu’il ose penser à la fuite, quand j’essaie de penser à la suite. Avec qui vais-je vivre tous ces hauts, ces bas, et faire de l’indécision une habitude.

Allongée, je serrais mon sac comme une vieille peluche, osant lui réclamer une petite lune et un maigre réconfort. Je me suis endormie.

Sur les coups de sept heures moins dix, j’ai senti une main sur mon épaule. Une petite secousse. J’ai levé les yeux, il était là. J’ai répondu à son sourire et c’est là que tout a commencé.

Son visage était fou. Il m’a dit on peut y aller. Tout va mieux. Alors je l’ai suivi. La porte, le parking. La Seine qui se levait. Je l’écoutais me raconter ses heures d’absence. Me dire t’étais si mignonne à dormir sur le banc de la salle d’attente. Il devait être si froid.

Oui, il l’était. Mais tu sais je m’en fous. Et puis je m’en fous aussi de ta mauvaise santé, de ta mauvaise haleine, de ton trop plein de tabac. Je m’en fous que ton corps soit mal en point et que tes organes soient rongés. Je la rongerai ta maladie moi. Je sucrerai dix fois trop mes cafés et je resterai près de toi des heures durant. J’accepterai les peurs, les malaises, les pompiers, les piqûres, la vieillesse. On va cavaler, mon homme. On aura de la gueule.

On a marché, avec ou sans comète dans le ciel, avec ou sans sucre dans le sang. Le silence se faisait, l’amour aussi. Il y a des verres d’alcool qui vous portent bonheur et des nuits insensées qui vous changent toute une vie. Alors on a pensé à ne plus jamais se quitter.

Sébastien est roux

« Vous êtes mes vrais parents ? Tout le monde dit à l’école que c’est pas possible que vous soyez mes parents. »

Il m’a dit ça dans la voiture, en bouffant sa barre de céréales à l’arrière. J’ai pilé à l’orange. Sébastien est roux.

Bernard et moi, nous avons deux enfants. Suzie, notre première fille, est née de notre amour il y a sept ans de là. Sébastien, ma seconde césarienne, n’est pas le fils de Bernard. C’est vrai. Mais Bernard l’a élevé comme son fils.

J’ai répondu qu’on en reparlerait à la maison. Elle avait bon toit la maison. Une fois rentrés, je l’ai envoyé voir Bernard avec son cahier de textes pour qu’il fasse ses devoirs.

J’ai gagné la balancelle et pensé à Jean-Louis, le papa géniteur de Sébastien. Le vrai père, comme on dit, celui qui a gonflé mon ovule, celui qui a transmis à mon fils un peu de sa couleur de cheveux.

J’ai pensé à ce que je pourrais bien te répondre, Sébastien, assise devant les géraniums et angoissée par mon secret.

Ton vrai papa, il s’appelle Jean-Louis. Il est quelque part dans mes vingt-neuf ans. C’est mon premier printemps dans le quartier des Rougemont. Je suis là, je porte les cartons du camion à la maison, je suis à bout de bras et je l’aperçois. Nos regards se croisent et je me sens toute chose. Pendant ce temps, Bernard fait le tour du jardin avec Suzie dans les bras. Ils sont heureux de découvrir le pavillon. Ils foulent la pelouse, respirent la campagne.

Les jours passent, Jean-Louis vient me voir régulièrement. Des jeux de séductions intenses naissent entre nous. On se rapproche, on se cherche. Je m’ennuie avec Bernard. Depuis Suzie, il ne me touche plus pareil, il n’a plus cette façon de me malaxer, de donner à mon corps du volume. Jean-Louis m’apporte ce que Bernard ne sait plus donner. Je me sens revivre.

Jean-Louis a énormément de boulot, ses matinées sont chargées. Mais dès que Bernard s’absente, on en profite. Il sonne deux fois et je sais que c’est lui. On fait l’amour. Beaucoup. Parfois trois fois de suite.

On prend du bon temps, on ignore si cela durera. Il ne me met jamais de pression, ne me demande jamais de tout quitter pour lui. Il connaît ma situation, il semble l’accepter. Un jour, on feuillette le programme télé qu’il me ramène. On se met à rêver devant un jeu concours qui promet un voyage à l’autre bout du monde. On s’imagine partir tous les deux, tous frais payés, et ne jamais revenir. On sait bien que ce n’est pas possible, pas maintenant. On verra demain, conclut-on souvent.

On n’a pas eu le temps de s’interroger sur notre avenir. Un matin, Bernard rentre plus tôt que prévu et nous surprend dans la chambre. Tu venais d’être conçu. Bernard devient fou, il demande à Jean-Louis de sortir tout de suite et de récupérer sa bicyclette en vrac dans le jardin.

Bernard garde le silence quelques jours. Notre couple bat de l’aile mais je réalise combien j’ai peur de perdre mon mari. Je fais des efforts, je demande pardon. Bernard a beaucoup de mal à passer l’éponge mais finit par le faire. Il m’interdit cependant de sortir. Il ne veut plus que je croise Jean-Louis.

Je me rebelle. En douce. Je désherbe devant la maison, je plante des fleurs, je trouve des prétextes bidons pour aller chercher le courrier ou balayer le trottoir. Bernard voit clair en mon petit jeu. Très vite, il me demande à ce qu’on déménage, me répétant que ça ne peut plus durer comme ça. Si tu m’aimes vraiment, partons, me dit-il très souvent.

La dernière fois que je vois Jean-Louis, ton vrai papa, ton papa de sang, c’est quand je lui parle de notre demande de réexpédition du courrier.

Voilà, tu sais tout chéri, t’es bien le fils du facteur.

89 mois et un peu d’éternité

J’étais place de la Bastille. Avec deux amies et un peu plus de bières. Ma mère m’a appelée, la voix chevrotante, celle des deuxièmes parties de soirée qui vous annonce la mort d’un proche. Mon grand-père venait juste de partir, mon père avait pris sa voiture en trombe et moi je me suis arrêtée. Je n’ai pas bien réalisé, par naturel ou par choix, je ne sais pas bien.

La minute d’après, alors que je m’apprêtais à appeler mon père, mon téléphone sonnait. Il tenait sa voix et le volant, comme il pouvait, il m’en disait plus, je ne disais pas grand-chose, rien ne venait, alors j’ai dit que j’allais rentrer, appeler ma sœur, mon frère et puis mon père a répondu « Ton roman va partir avec lui ». Je n’ai pas bien compris cette phrase, je me suis dit que mon grand-père avait eu le roman deux semaines avant, ma sœur lui avait offert. On avait signé, les petits-enfants. Partir avec, c’était peut-être ça, l’avoir lu, touché, vu. Je n’aurais pas voulu qu’il loupe ça.

Dans la maison des vieux, on colle des photos, des cartes postales, les plus beaux sourires de chacun, les meilleurs voyages et les petites réussites. On leur donne tout, très vite, souvent, pour qu’ils voient avant de s’en aller, parce que leur compte à rebours est déjà lancé, parce qu’on ne veut pas perdre une seconde.

Le jour de l’enterrement, chacun attendait son tour, un au-revoir au funérarium, et puis moi je restais dehors, avec ma cousine, ma mère, mon oncle, on se répétait qu’on voulait garder une dernière image d’un grand-père qui danse, on en listait quelques-unes, qui s’ajoutaient à toutes les dernières images de toutes les rencontres, de tous les moments, de tous les liens. La vie n’est qu’un vaste album de dernières images.

Mon père, ma sœur et mon frère sont venus vers nous, après avoir été voir mon grand-père endimanché. Ils m’ont dit que le roman partirait donc avec lui. Si ça m’allait. A ce moment-là, tout m’allait, bien sûr que tout m’allait, puisque rien ne m’allait vraiment, puisqu’on aurait voulu être ailleurs et bien des jours plus tôt.

J’ai pensé à Jeanne, ce ballon de baudruche sur la couverture, cet exemplaire si spécial qui avait parcouru Paris – la Bourgogne.

Et puis Michel Sardou a retenti dans l’église, on marchait jusqu’aux premiers rangs, sur des textes qui ont bercé mon enfance, sur une voix qui faisait tous nos trajets en voiture, parce que mon grand-père l’aimait. Il aimait les bals populaires et avait fêté ses cinquante ans de mariage sur les vieux mariés.

Et puis. La mort, c’est plus marrant, c’est moins désespérant en chantant.

Trois semaines avant sa mort, j’écrivais d’ailleurs dans un coin de carnet : je suis assise à l’arrière de la voiture de mon grand-père. Il met Michel Sardou. Je regarde le paysage et je ne sais pas que l’on grandit.

Je me disais que ça ferait un joli début de roman, si ce n’est qu’à la lecture de « Michel Sardou », j’aurais perdu pas mal de lecteurs.

Après l’église, ma mère m’a raconté, dans un demi-sourire, qu’on a coutume de dire qu’un ancien part à la naissance du dernier. Je n’avais jamais entendu ça. Le petit dernier, c’est bien le roman,  mais maintenant je doute quand même d’en faire un deuxième si chaque petit dernier apaise un prochain départ.

Mon roman a rejoint avant même sa sortie un autre monde, il a aussi rejoint ma grand-mère qui n’a pas lu depuis douze ans, ça lui fera plaisir.

Au cimetière, mon oncle m’a donné un coup de coude : tu crois qu’il a commencé à lire ? On a dissimilé un rire et puis on s’est dit « ça se trouve ». Heureusement qu’on a bien laissé un marque-page.

Aujourd’hui, je vois mon roman dans ma bibliothèque, sur des photos Instagram et bientôt, je le verrai en librairie. Pourtant, mon image à moi, c’est celle du roman près de mon grand-père.

Le 4 mai, je serai excitée par sa sortie, émue de le savoir-là, près de vous tous.

Et je penserai à mon premier lecteur en trinquant, les yeux ailleurs et la fierté bien placée.

 

 

 

Une vie sous antihistaminiques

Mardi 28 juillet, 19h40
Floriane se colle à la vitre. A l’intérieur du bar, ils trinquent et lui font signe de se dépêcher. Elle leur montre sa cigarette pour excuser son retard.

Ils viennent souvent ici, entre collègues. Ils sont des habitués comme on dit. Au début, ils s’y rendaient par flemme. Parce que c’était juste en bas du boulot. Puis petit à petit, ils se sont attachés à l’endroit.

19h44
Elle pousse la lourde porte. Elle entre, fatiguée. Elle sourit quand même. Elle n’est pas coiffée, elle n’a pas soif, pas grand-chose pour elle. Elle s’assied en face de lui.

Floriane n’est pas certaine de son prénom, on ne le voit jamais ici. Il fait partie de l’antenne de Lyon et vient en déplacement à Paris une ou deux fois par mois pour quelques jours. Elle s’apprête à lui demander s’il s’agit bien de Laurent. Il ouvre la bouche avant.

« Qu’est-ce que tu veux boire ? »

Elle lui répond « comme toi ». Il revient une minute plus tard avec deux verres. Elle observe son visage dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. A vingt heures, elle finit dans ses yeux.

C’est aussi con que ça.

Floriane sait à ce moment-là qu’ils feront partie des statistiques des personnes qui se rencontrent au boulot. Elle se persuade alors que c’est dans les rencontres les plus banales qu’on fait les plus jolies histoires.

21h16
Elle sent la jambe de Laurent chercher la sienne sous la table. Elle frissonne. Elle a la certitude d’être à l’aube de quelque chose. Ça chauffe dans son ventre. Elle sait qu’elle embarque. Quitte à monter à la place du mort. Sa mère lui dit souvent : avec ton père, je suis montée à la place du mort.

Quoiqu’il en soit, elle ne prend pas le temps de se poser la question. Elle est bien trop occupée à se demander si oui ou non, elle sera son premier baiser parisien.

22h37
Ils sont tous sur le trottoir. Laurent lui fait un petit signe au loin avant de s’éloigner. Chacun prend sa route. Il rentre à Lyon demain à l’aube et elle ne le reverra que dans une dizaine de jours.

23h02
En bas de son immeuble, elle s’assied sur le petit parking à vélo. Elle n’a pas envie de monter. Elle veut faire durer l’instant, se créer des souvenirs. Elle attend. Trente petites minutes, environ. Elle voudrait que sa rencontre avec Laurent ait quelque chose de différent. A chaque fois qu’elle pense ainsi, elle se plante. Des années qu’elle se plante, qu’elle observe des visages dans le sens inverse des aiguilles du montre.

23h34
Elle sort une carte de la France, une carte géante. La fout sur le parquet.

Un doigt sur Lyon, un doigt sur Paris.

Minable. Cette distance est minable.

C’est un non sujet. Floriane plie la carte comme si elle venait de gagner une guerre. Elle pense aux dix jours qui l’attendent avant de revoir Laurent. Dix jours, c’est trop. Ils s’oublieront d’ici-là. A moins qu’il ne soit tombé amoureux d’elle au moins dix minutes ce soir.

Elle prie en s’endormant pour que Laurent multiplie son coup de foudre par quatorze mille quatre cent quarante. Et que leurs retrouvailles à venir soient le prolongement de leurs derniers sourires.

Mardi 11 août, 7h45
Elle enfile une culotte noire à dentelles. Laurent doit monter dans son train. Elle se demande s’il pense à elle.

Les rayons du soleil sucrent son thé. Elle en boit des litres en réfléchissant. Comment faire pour qu’ils se retrouvent avant le verre du soir. Elle fait une liste. Café, photocopie, hasard, passer voir Martine à la compta.

8h30
Dans le métro, elle dévisage tous ces gens autour d’elle qui attaquent sans doute une journée normale. Elle sourit, elle n’a jamais été aussi pressée d’aller bosser. Laurent était à dix jours, puis à cinq jours. Laurent est à trois minutes.

Elle pose ses yeux sur le gratuit du jour qui trainent sur le siège à côté. Elle lit les titres. Encore des morts. Putain ce qu’elle s’en fout. Il est neuf heures, son jean lui fait un super cul et elle a des statistiques à renflouer.

9h10
Elle salue la bande et allume mon ordinateur. Elle tremble. Laurent et elle sont séparés par deux étages et ça la perturbe davantage que quatre cent kilomètres.

Elle reçoit un mail. Laurent. Une invitation pour un café. Elle monte les escaliers, elle prépare mille sujets de conversations qu’elle n’abordera pas.

10h28
Elle arrive avant lui à la machine et fait couler un premier café. Quand elle actionne le second, il lui lance un grand bonjour. C’est la première fois qu’ils se disent bonjour. C’est la première fois qu’elle lui demande s’il prend du sucre ou pas. C’est un peu leur premier matin.

Leurs yeux à peine réveillés se croisent. Ils sont bourrés de satisfaction. Laurent lui demande sur quoi elle bosse en ce moment. Elle lui parle de la rédaction d’un dossier. Ils découvrent qu’ils sont sur un projet commun. Elle se dit qu’un jour, ils auront les leurs.

23h58
Il l’embrasse. Il est presque minuit.
Laurent et Flo, 11 août 2015.
Attentats au Nigéria : 41 morts.

00h02
Elle n’ose pas lui proposer d’aller chez elle. Elle le lui dit. Il répond qu’il n’ose pas lui proposer d’aller à l’hôtel. Ils rient et choisissent sa direction. Dans le métro, il parle de son chat. Elle se voit passer une vie sous antihistaminiques.

00h46
Laurent l’embrasse dans le cou. Elle se demande qui ils seront après cette première étreinte.

Elle se demande combien il y en a eu avant elle, des filles. Si son corps le surprend, s’il innove. Elle se pose mille questions en se sentant partir. Il la veut, mais pour combien de temps.

Ils attendaient ce moment. Elle a peur qu’il n’ait toujours attendu que ce moment.

Elle voudrait encore quelques minutes avant le grand saut. L’euphorie des premières fois lui fait peur. Combien de fois s’étouffe-t-elle entre le moment où l’on se découvre et celui où l’on s’endort ?

Elle voudrait qu’ils discutent encore un peu. Elle voudrait lui demander qui il était quand il était gosse, comment était sa maison, s’il allait à l’école en bus. Elle ne dit rien. Quand il dit quelque chose, c’est pour lui demander si elle a des préservatifs.

Elle ouvre le tiroir de sa table de nuit.
Elle ouvre sa porte.

01h13
Son corps est lourd sur elle. Il se dégage, s’allonge à côté. Elle ne dit rien. Sentiments domiciliés.

Il murmure en filant vers le sommeil qu’il n’est pas câlin après l’amour. Elle prend parti de le croire : s’il ment, elle le saura bien assez vite puisqu’elle n’aura pas l’occasion de le vérifier.

Elle voulait que cette nuit ne soit que la première d’une longue série, elle craint qu’elle soit aussi la dernière.

Peut-être qu’elle s’est faite avoir. Elle n’en sait rien. Elle voudrait faire un bond dans le futur. Savoir si oui ou non, on peut fuir les câlins après l’amour et aimer quand même.

01h48
Elle ne dort pas. Elle se demande qui elle est pour qu’après avoir écarté les jambes, il n’écarte pas ses bras.

07h05
Au réveil, elle ne le découvre pas. Elle l’a guetté toute la nuit. Il pose sa main sur son ventre. C’est peut-être poli de toucher encore un peu le lendemain, pour faire croire que tout est bel est bien là, quand on sait pertinemment qu’une fois la porte claquée, tout n’existera plus.

Ceci-dit, elle n’en sait rien, elle n’a jamais le temps d’être polie, elle est toujours amoureuse avant.

– T’as bien dormi ? lui demande-t-il.
– Correct.
– Je dois rentrer ce soir à Lyon. Je vais essayer de changer mes billets pour ne partir que demain. On ira à la gare ensemble pour le faire, si tu veux. Enfin, si t’es libre ce soir.

Elle voudrait dire non, être une fille dure, vexée, elle voudrait qu’il devienne fou d’elle parce qu’elle lui échapperait. Mais elle répond que oui, elle est libre ce soir.

18h38
Ils se retrouvent en bas du boulot pour aller à la gare changer les billets. Mais il décide d’aller à la gare tout seul. Il ne va rien changer du tout. Il rentre à Lyon.
– Je peux te demander pourquoi ?
– Parce qu’elle va se douter de quelque chose.

 

L’herbe verte

Quand je suis chez eux, quand ils sortent ce petit bol avec des cacahuètes, je le regarde, je le regarde et je pense que la vie est plus belle quand on possède ce petit bol.

Ce bol est bleu. Je ne sais pas d’où il vient.

Il est posé sur un plateau, lui-même posé sur une table basse, elle-même posée sur un tapis. J’observe le tout. Plus tard, je veux acheter le petit bol et me demande s’il me faut le même plateau, la même table basse et le même tapis.

En bas des immeubles, quand la nuit tombe, je lève les yeux. Je tombe sur des bouts de salon, des lampes suspendues, une lumière qui donne envie d’être en hiver. Chez les autres, le temps est lent, des bains coulent dans des baignoires très blanches, on met quinze minutes à plonger dans l’eau. Pourtant, elle est toujours bouillante. Le canapé est confortable et une musique de fond accompagne la soirée.

Je ne sais pas quelle est cette musique, je ne la trouverai jamais. Peut-être qu’elle n’existe que dans mes songes, des songes auxquels je n’ai pas bien accès.

Je me dis que ça ne fait pas de doute. L’herbe est plus verte ailleurs.

Je traverse une petite place, la boulangerie et l’épicerie me fascinent. Il me semble que si je vivais là, j’achèterais du pain tous les jours et je presserais des oranges chaque matin. Quelques étages plus haut, cet appartement doit avoir de la moquette. Je veux alors de la moquette et des petits déjeuners royaux.

Ces appartements qui donnent sur rue ont ce qu’il faut de bruit pour être bercés. On doit y trouver la vie paisible et le sommeil dans un coin de la chambre.

Parfois, j’entre chez eux, chez vous, je fais l’exercice de me projeter jusqu’au pire. Je projette le vide et l’ennui, des bains froids et quelques insomnies. J’invente des angoisses et des ventres qui se tordent. Je me projette jusqu’à conclure qu’ici ou ailleurs, avec un petit bol et tout autre objet aux valeurs soi-disant certaines, la vie n’y est pas meilleure.

Alors je rentre chez moi, je tente d’avoir un regard neuf, le regard d’un étranger qui m’envierait. Pendant une heure, je redécouvre un lieu qui a ce qu’il faut de réconfort. Pieds nus, je foule le tapis, je me dis que j’ai choisi le bon et je tends l’oreille vers les sirènes qui relient la Salpêtrière à Cochin.

Je fais attention à chaque détail et cherche celui qui me manque pour apprécier un instant ce que j’ai. Il me faut peut-être une nouvelle bougie, un nouveau parfum d’intérieur. Peut-être les deux en même temps, ainsi que des nouveaux chaussons et un pyjama si doux que ma peau ici trouverait les lieux tendres à souhait.

Parfois, j’achète trois bougies d’un coup et pendant trois semaines, j’apprécie leur présence. Je ne les allume pas pour qu’elles vivent plus longtemps.

Vos bougies sentent souvent très bon, je ne sais pas exactement ce que valent les miennes.

Enfant, je rentrais toujours de chez mes amies aux chambres parfaitement rangées avec l’envie de reproduire la même chose. Je décrochais mes posters et déposais ma chaine hifi au sol pour pouvoir écouter de la musique par terre, en tailleur.

Hier, j’ai passé la journée chez ma soeur. L’ambiance du début de soirée était douce et chaude, presque parfaite.

Je réalise souvent que l’herbe est plus verte d’être inconnue. Pas inaccessible, mais inconnue. Je me dis alors que je n’aime pas connaître. Connaître et tomber dans la familiarité, m’habituer jusqu’à ne plus voir ou sentir. J’aime les premières gouttes du gel douche et taper un code d’immeuble pour la première fois.

Pourtant, j’aime les habitudes, les rituels. Je crois seulement que je leur cherche le meilleur décor. Je veux les renouveler, devant un petit bol bleu ou les bras en l’air, qui fixent aur mur une nouvelle étagère.

Quand nous avons cherché un appartement, je n’avais qu’une exigence, peut-être deux. La baignoire et un quartier tout neuf. Je voulais découvrir un nouveau supermarché, une nouvelle boulangerie, apprendre le nom des rues alentour. Exporter mon quotidien ailleurs, dans un pré plus flamboyant encore.

Connaître son quotidien, l’aimer. Et lui chercher le plus bel hôtel pour séjourner ici. Le chercher chez vous et aux pieds de tous ces immeubles, dans toutes les rues, dans tout Paris, dans tous les rayons de tous les magasins de déco, vouloir embellir ses journées, courir après un mieux, et, au détour de ces projections, se rouler dans l’herbe verte  le temps de quelques minutes, avant que le soleil ne se couche et que les éléments perdent de leur couleur.

 

Est-ce qu’il va revenir ?

En décembre, il est parti. Il a claqué la porte sur cinq ans de relation. Tous les deux n’avaient même pas fait le sapin. Elle a pensé « heureusement ».

Elle n’a pas fêté Noël, pas la bonne année. Elle a dormi des jours durant, surveillé son téléphone, elle a pleuré, beaucoup, elle a arrêté de se maquiller, de manger et de se laver.

Il l’a appelée, mi-janvier. Elle n’a pas osé décrocher, de peur qu’il la voie à travers le téléphone. Dans un message vocal, il a dit : j’espère que tu vas bien, ça serait sympa de prendre un verre un de ces quatre. Elle a replacé ses cheveux, quand même.

Dans la foulée, elle a appelé toutes ses copines. Elle en a onze, des amies très proches. Elle leur a demandé ce qu’elles pensaient de ce message vocal. Elle a mis le ton, elle a reproduit chaque note de la voix de Fabian. Elle a ajouté « il faut que l’on se voie, je te le ferai écouter ». Elle a fixé des rendez-vous. Des face à face et trois par trois. Elle a collé son téléphone à des oreilles, elle a veillé à ce que personne ne le touche et efface par mégarde les quelques mots déposés là.

Elle a demandé : tu en penses quoi ? Pourquoi me voir ? Je réponds ? Elle a posé les mêmes questions aux onze amies. Elle a trié les réponses. Des plus positives aux plus négatives. Fabian veut revenir. Fabien se donne bonne conscience. Fabian n’est qu’un connard.

Elle a aussi demandé à chacune quel était le pourcentage de chance qu’il revienne. Elle a eu des 5% et des 90%, elle a établi une moyenne et elle a bien dormi.

Elle s’est quand même dit dans la nuit qu’il lui faudrait un avis de mec. Elle a demandé à un ami. Réponds-lui. 50%.

Alors elle a fini par envoyer un message à Fabian en disant qu’elle était d’accord pour un verre. Il a répondu tout de suite, dans la seconde, il a répondu que ça lui faisait plaisir. Il a aussi écrit « tu me manques ».

Elle a appelé neuf copines. Elle a pris soin de ne pas interroger les deux qui avaient les propos les plus tranchés quant à cette histoire. Elles ont toutes analysé, du mieux qu’elles ont pu, le temps de réponse de Fabian et le « tu me manques ». A l’unanimité, elles ont pensé que c’était positif même si certaines ont conseillé à Sandra de rester méfiante ou de garder un minimum d’égo.

Sandra a passé des dizaines de coup de fil. Elle a donné à l’une l’avis de l’autre, elle a confronté neuf pensées, neuf discours, elle a créé un débat géant qui a duré trois jours, elle a cherché à comprendre les mots de Fabian, elle a voulu tout savoir, elle a voulu connaître la suite de l’histoire, les retrouvailles et même leur date.

Elle a écouté tous les avis, tout ce que « tu me manques » pouvait bien vouloir dire d’après ses amies. Elle a même pensé à écrire au 6 12 12.

Elle a juste oublié de lire elle-même les mots de Fabian et de répondre le plus simplement du monde : toi aussi.

L’amoureuse de l’amour

Je n’ai jamais dit je t’aime qu’à d’autres je t’aime. Je suis tombée amoureuse d’un bouquet de roses il y a exactement trois Saint-Valentin. Il s’appelait Renaud, il avait laissé un mot, un projet pour Honfleur.

Je suis tombée amoureuse des terrasses sur le port et des plaids qu’on enroulait autour de nos genoux.

Il y a deux Saint-Valentin, je suis tombée amoureuse d’un dîner au restaurant, d’une addition salée et d’une promenade dans Paris. Les ponts de nuits, les par-dessus la Seine, les lumières et nos ombres qui se chevauchaient parfois. Je suis tombée amoureuse d’un baiser vers les trois heures du matin.

Je suis déjà tombée amoureuse d’un profil Meetic, du verre en face à face que nous avons programmé, de l’ambiance dans le bar, d’une paire d’yeux qui fixaient mon cou, d’envie et de curiosité. J’ai aimé rentrer chez lui, j’ai aimé ses draps froissés et le goût de son café au petit matin. Je suis tombée amoureuse de sa tasse Friends, j’ai imaginé qu’elle deviendrait mienne, qu’elle aurait sa place dans le placard et qu’elle ponctuerait tous nos dimanches matins.

En février dernier, j’ai aimé un rendez-vous sur les Grands-Boulevards, la confidence timide d’un homme pas très Saint-Valentin, qui m’a dit avoir peur de l’amour. Je suis tombée amoureuse de sa trouille de tomber contre moi, de ses mains qui tremblaient en parlant de notre rencontre surprenante. La cause de plusieurs insomnies. Je suis tombée amoureuse des miennes, elles ont suivi, elles ont rêvé d’un grand appartement, de moquette au sol et de projets d’enfants.

Toutes ces années, j’ai aimé l’amour, l’idée que j’en avais et le mariage que je voulais vivre. Une robe blanche, magnifique robe blanche, un discours rythmé des plus belles citations d’amour, deux degrés d’alcool, un tourbillon, de la danse et la sûreté de s’aimer pour toujours.

Parfois, je voudrais tomber amoureuse d’un visage, d’une histoire et d’une enfance. D’une voix sans ses mots, de fleurs sans leurs symboles, de voyages sans leurs invitations. Je voudrais tomber amoureuse d’un homme.

Mais je suis déjà amoureuse de l’amour.

Dans 89 jours

J’ai toujours eu un rapport étrange aux comptes à rebours. Ils me rassurent et m’effraient. La dernière fois que j’ai compté sur mes doigts, le nez contre le calendrier de mon téléphone, c’est lorsque mon mec est parti en Malaisie. Je l’ai accompagné jusqu’au RER (l’aéroport c’est loin), je suis rentrée, le vide était déjà là, j’ai pensé « 22 jours ». Et puis j’ai pensé « c’est court », j’ai aussi pensé « c’est long ». Le soir, je l’enviais, le décalage horaire le rapprochait davantage de moi, que moi de lui.

Le matin, je me levais, je me disais « bientôt ». Le temps ne passait pas vraiment, j’étais clouée au lit avec mon hernie discale. Je n’avais qu’une chose à faire, c’était compter. Les jours et les médicaments. Evidemment, plus tu comptes, moins le temps passe.

Le décompte suivant son chemin au même rythme que mes heures à moi. Parfois je le soupçonnais d’être un peu mou du genou mais on était quitte, j’étais un peu molle du dos.

Quand j’ai pu doucement remarcher, le temps passait plutôt vite. Certains jours je ne comptais pas, j’oubliais et voilà que j’étais heureuse de retirer deux jours d’un coup à mon attente.

Je n’aime pas l’idée d’attendre mais je n’aime pas non plus l’idée que le temps passe vite. Tu te presses, tu veux retrouver ton mec, mais demain t’auras cinquante ans et tu te demanderas pourquoi avoir tant espérer que les aiguilles accélèrent.

Quand il est rentré, j’ai évidemment trouvé qu’il était rentré vite et surtout à temps. Parce que quand tu le revois, tu as le sentiment d’avoir atteint ta limite. Le cerveau est bien fait, il ne te fait pas craquer mais te fait croire que tu étais à deux doigts de le faire et que tu peux te féliciter.

Voilà, depuis août dernier je n’ai pas eu de nouveau décompte en tête (et pas de crise d’hernie discale) si ce n’est peut-être le cinq, quatre, trois, deux, un, bonne année, que j’ai crié bêtement, superstition obligée, la peur de ne pas être à l’heure, d’être en retard pour 2016, de louper le grand saut et le nouveau recommencement.

Et aujourd’hui, un nouveau décompte est là. Le roman est terminé. Le roman est titré « 89 mois ». Un soir, on s’est regardé avec mon éditrice, on s’est dit : il s’appelle 89 mois et un jour, il sortira dans 89 jours (quand on prend un verre de vin, on a l’esprit plutôt mathématique, un jour on a même trinqué au fait que un + un, ça fasse deux et que c’était cool d’avoir des souvenirs d’école).

C’est dit : le roman qui s’appelle 89 mois sort dans 89 jours. J’étais un peu obligée, avec un titre pareil, de penser au décompte.

89 jours, ça me paraît un monde alors je me dis qu’il ne faut pas y penser, de ne pas dérouler mes doigts et mon agenda, tout oublier pour que ça approche sans que je m’en rende bien compte. Tu vas me dire, heureusement que le roman ne sort pas dans 89 mois.

Je préfère penser 89 jours que 3 mois, j’ai l’impression que ça passe plus vite, même si le chiffre est plus gros. Faut dire que dans nos têtes, un jour passe plus vite qu’un mois.

Jeudi soir, en me brossant les dents, je me suis quand même dit « il sort dans trois mois, ça va aller super vite ». Jeudi, on était le 4 février (au cas où tu veuilles connaître la date de sortie du roman et celle où je me lave les dents).

Voilà, je n’ai rien d’autres à te dire si ce n’est que j’hésite à poster tous les jours J-89, J-88, J-87 sur Facebook, et ainsi de suite – je ne tape pas jusqu’à J-1 parce que j’ai la flemme, d’abord, et parce que la longueur de cette liste pourrait m’effrayer, ensuite.

Alors faisons comme ça, n’y pensons pas, ne pensons à rien et le jour de sa sortie, le 4 mai, on se dira : ça passe vite 89 jours. Ton billet, c’était hier.

sablier