Gabrielle

Il m’a prise par la main, elle était grosse et chaude. On a avancé sur le pont, il faisait gris. Je trouvais qu’il faisait vraiment moche et je ne comprenais pas trop ce qu’on foutait là.

Il m’a dit que tout était fini. Notre histoire est terminée ma chérie. Tiens, je te donne la clé et tu défais le cadenas qu’on avait posé ensemble, d’accord ? Après, tu en fais ce que tu veux. Tu le gardes ou tu le jettes dans la Seine.

J’ai attrapé la clé, j’avais les yeux gonflés, les cils brûlés.

Je me sentais sale dans ma peau. Trop sale dans ma peau et je mangeais des bouts de mes lèvres gercées.
J’ai cherché notre cadenas, comme on cherche l’interrupteur un soir de pleine lune ou un regard à la cantine, pour parler à quelqu’un qui voudrait bien comprendre.

Mais qui pourrait comprendre.

J’ai promené mes yeux un peu partout sur le grillage. Il y avait quelques touches de couleurs ici-et-là, parce que certains y accrochaient de l’amour, de l’amour tout rose et tout miel. J’ai reconnu le nôtre, enfin je crois, le tout pâle. Je l’ai saisi mais je n’étais pas très sûre. J’ai levé les yeux vers lui en attendant son approbation.

Il m’a répondu « Tu sais lire, tu ne reconnais pas ton prénom ? »

Gabrielle, Gabrielle, Gabrielle.

Elle est belle, belle, belle, belle, dans son pyjama en arc-en-ciel, ciel, ciel.

Il m’a coupé dans mon élan. Tu sais ma chérie, tu n’es pas obligée. Moi, je ne fais que proposer. On arrête tout, mais on s’aimera toujours. Toujours.

J’ai foutu la clé dans le trou et j’ai tourné, tourné, et il s’est ouvert.

Le ciel, lui, n’a pas bougé. Mais il envoyait du vent, j’avais les joues gelées. Je regardais mes ongles mal coupés.
Je lui ai tendu la clé, j’avais trop transpiré dessus et je la trouvais dégueulasse.

J’ai pris le cadenas, je l’ai retiré de son antre, de mon ventre. Je l’ai serrée fort, comme l’oreiller quand je ne peux pas dormir, et j’ai pris tout l’élan que je pouvais pour le jeter par-dessus bord. Je voulais le jeter le plus loin possible comme si ça allait changer quelque chose. Il a à peine passé la rambarde pour plonger dans la Seine.

Il était si lourd, si lourd d’années et de ce que je n’ai jamais pu raconter. Le cadenas a filé vers le bas, il s’est écrasé. Je ne sais pas s’il a fait beaucoup d’éclaboussures et je n’ai pas voulu le savoir.

Il m’a demandé si j’étais contente.

Oui, oui, je suis contente.

Il y avait ce trou dans le grillage. J’avais l’impression qu’un bout de ma vie, ici, collé, accroché, cadenassé, s’était défait. J’avais les mains vides, plus rien à jeter et la peur qu’il m’en veuille.

« J’avais le droit de le jeter ? » Il m’a rassurée comme il l’a toujours fait, pour pas que je pleure en faisant du bruit. Il a passé sa main dans mes cheveux, elle était toujours grosse et toujours sale : bien sûr que tu avais le droit, je te l’ai suggéré. Maintenant, le cadenas flotte ailleurs et notre histoire est terminée ma chérie. C’est notre secret. On va rentrer maintenant.

J’ai jeté un dernier œil sur le fleuve. Je tremblais et un photographe se promenait tout près. Je suis sûre que sur la photo on voyait mes doigts frissonner.

On a rejoint la voiture.

Il m’a proposé de monter devant : t’es grande maintenant !

Puis il a tourné sa tête vers ma petite sœur à l’arrière en mettant les clés dans le contact : ça te fait plaisir si papa vient te raconter une histoire dans ton lit ce soir ?

Murielle, Murielle, Murielle, elle est belle, belle, belle.

14 comments Add yours
  1. J’ai dû lire deux fois car je n’en croyais pas mes yeux!!!!!!!!!!!! oh non…. je veux juste espérer que ce ne soit pas votre réelle histoire et celle de votre petite soeur…..mais je suis envahie de dégoût, d’une forme de désespoir aussi, lorsque l’on sait à quel point c’est courant. Vous écrivez très bien Gabrielle (je suis moi même écrivain)… mais à la fin j’ai pensé que cela ressemblait à l’histoire du petit chaperon rouge, si elle s’était faite dévorer par le loup….je reste un peu perturbée malgré ce joli soleil de fin de week end. bien amicalement Kolcol

  2. J’ai fait comme toutes les autres, j’ai relu trois fois…..et j’ose espérer que ce n’est pas votre histoire……ni celle de votre petite sœur.
    C’est hélas celle d’autres jeunes filles et fillettes….. Bel hommage …
    Vous avez une très belle écriture et je suis ravie de vous avoir lue…je reviendrai !

  3. J’ai également relu la fin plusieurs fois pour être sûre de ce que je lisais… Me voilà toute chamboulée… C’est très bien écrit et ça suscite l’émotion, en tous cas pour moi… !

  4. Quelle horreur. C’est superbement bien écrit, mais comme tous avant, j’espère que ça n’est pas vrai. Et c’est stupide de ma part, parce que je sais bien que, ici ou ailleurs, c’est vrai. Un vrai beau texte, une fois dépassée la nausée.

  5. Ouch…. ben moi j’ai dû lire les commentaires pour être sure d’avoir compris juste….
    Le texte est beau, mais ce qu’il dit ne l’est pas…. brrrrr…. j’en ai des frissons de dégoût…

  6. Mon dieu, je viens de comprendre…
    Je n’ai lu qu’une seule et je n’ai pas fait le rapprochement. Un beau texte et d’un coup… Mon dieu, je viens de comprendre!
    Depuis je sens mon coeur battre plus fort et comme tout le monde, ce faux espoir que ça ne soit pas vrai. Mais ça l’est toujours quelque part…
    Je ne vais plus beaucoup à Paris mais je sais que désormais, je ne verrais plus ce pont avec le même regard, et surtout, je ne le verrai plus sans penser à cette histoire…

  7. wouah!!!!j ai relu 2 fois car je comprenais pas….
    comment peux tu écrire avec autant de profondeur et faire une histoire a demi mots…..qui te poignarde sur la dernière phrase….TRES BEAU TRES BEAU

  8. Et je lis lis lis… Ouahhhh que dire dire dire mise a part quelle belle écriture, triste histoire mais malheureusement réelle, elle elle elle…
    Tout est dit dit dit, en espérant qu’elle n’est point votre histoire ainsi que celle de votre sœur…

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