La fille du mercredi

Il y a un mois, j’ai décidé de me mettre au Yoga. Des années que j’y pensais. J’étais absolument convaincue que cette discipline était faite pour moi. J’allais respirer, me détendre, me connecter à mon corps et m’octroyer des pauses. Si j’ai mis du temps à me bouger, c’est parce que j’avais pour souvenir un bon gros cours de merde acheté sur Groupon. On était cinquante dans une salle et la fille dernière mois saluait davantage mon derrière que le soleil. Et puis, je ne m’en sortais pas. J’ai passé une heure à chercher l’équilibre et tandis que la prof était défoncée et répétait « inspirez », moi je me demandais comment on pouvait se détendre et enclencher « un cycle respiratoire » dans une position aussi naturelle que la chandelle croisée avec un arbre.

Bref, on s’en tape. J’ai dépassé mon blocage et entrepris de trouver un nouveau cours. J’avais deux critères. D’abord la distance. Je ne voulais pas que ce soit loin de chez moi, mais après tout, c’est comme en amour. Quand tu es sûre de kiffer, tu peux faire des kilomètres. Ensuite, je voulais que ce soit le matin, pas un truc de pause-déjeuner ou de sortie du bureau. La vérité, c’est que je préfère les mamies aux bombasses.
J’ai donc fouillé, j’ai fait le tour des Internet, des pharmacies, j’ai appelé mon ostéo, des copines et la mairie de mon arrondissement. Rien ne m’attirait, j’en ai conclu que le Yoga, c’était comme les bains : ça te fait rêver mais quand ça se présente, tu sais que tu vas te faire chier.

Mais un matin, tout a basculé. Mon mec m’a parlé du complexe sportif qu’il avait fréquenté un an. Je n’y avais pas pensé. Alors, j’ai été voir le site, du Yoga figurait et ça m’a fait envie. Je crois aussi que j’avais très envie de reproduire le schéma de l’homme, connaitre ses trajets, le décor de ses mardis soirs, j’ai toujours été fascinée par ce genre de détails. Ce qu’il vit et ressent en dehors de moi. Ce n’est pas un besoin de tout savoir, mais un plaisir de me mettre à sa place. Bref, ça aussi, on s’en fout.

J’appelle. Je demande si je peux venir tester mercredi matin à 10h. On me répond oui mais on n’a pas l’air sûr-sûr. J’estime alors que cette information est fiable à 55% et entreprends de rappeler deux jours plus tard. Je recommence. Une voix différente et déterminée me répond : évidemment. On monte à 416%.

Arrive le mardi soir, l’heure de préparer son sac. Me voilà de retour en sixième. Je vérifie cent fois et scrupuleusement mon baluchon. La bouteille d’eau, le pantalon de sport, la brassière, la serviette. Et puis le cadenas, si jamais pour les vestiaires. Et puis, aussi, j’hésite dix minutes devant le tapis. C’est long, dix minutes devant un tapis de gym. Le prendre, pourquoi pas, mais ils en prêteront. Mais en même temps, je ne veux pas faire les choses à moitié.

Et nous voilà mercredi matin. Je pars sans tapis et avec une heure d’avance alors que je n’ai que vingt minutes de trajet, moitié à pieds, moitié en bus. Mais j’ai un objectif : trouver un petit café mignon sur la route qui deviendra mon habitude. J’aime les rituels et j’aime être l’habituée d’un lieu. Je tombe donc sur le café parfait, je m’installe. Je me projette, je pense à l’année qui m’attend, aux cafés matinaux qui précèderont mes cours de Yoga, à ce petit bonheur hebdomadaire juste pour moi. Le serveur est souriant, il me sert, on s’aime bien, et je me dis alors que pour lui, je serai la fille du mercredi. Il ne le sait pas encore mais ça me fait plaisir.

Café avalé, je monte dans le bus, c’est vide, apaisant, ça marche bien le Yoga. Il commence à pleuvoir. Pas grave. Je débarque près du périphérique, le décor est un peu glauque. Pas grave. Je marche jusqu’au complexe, c’est moche. Toujours pas grave. Je fais l’expérience de la pensée positive.

Je grimpe ensuite jusqu’au secrétariat, j’ai un peu la boule au ventre, la pression monte, le grand moment arrive. C’est désert. Seule une jeune femme est là, derrière son ordi. Je reconnais sa voix. La première que j’ai eue au téléphone. Je lui demande s’il y a des vestiaires, je suis investie, un peu excitée aussi. Elle me répond que non, mais puisque je relativise comme je n’ai jamais relativisé, je vais me changer dans les toilettes en me disant que la prochaine fois, je viendrai habillée. Même mes pieds sur le carrelage froid ne me dépriment pas.

Je descends jusqu’à la salle de cours, fermée. Il n’y a pas un chat mais des petits escaliers sur lesquels je m’assieds. Après tout, il n’est que 9h50. Je reconnais alors qu’un petit truc se brise en moi. J’avais envie de découvrir une salle immense, déjà ouverte, de grands miroirs, un beau parquet. Et des mamies. A la place de ça, je me pèle le cul, l’ambiance est franchement austère, les murs sont blancs, le sol du couloir est gris. Ça manque de chaleur. Et puis 55 arrive. Et toujours rien. A 58, je m’inquiète, je remonte au secrétariat, je ne voudrais pas que le cours se déroule ailleurs, à l’opposé de là où je me trouve. Je ne veux pas arriver à la bourre, parce que je déteste me précipiter.

La secrétaire me regarde et me maintient que le cours a lieu en bas. Je lui maintiens qu’il est 59 et qu’il n’y a personne. Arguments de choc, elle commence à douter. « C’est bizarre, dit-elle » après trente secondes de réflexion. Oui, c’est bizarre. Alors elle crie « Françooiiiiiis » et je ne vois pas François. C’est elle qui s’enfonce dans les bureaux à la recherche de François et de mon information. Je les entends causer, c’est long, je ne distingue aucun mot, il est presque 10h03, tout fout le camp, je me sens sur les nerfs. Elle revient, toute molle, et me dit : « Mince, la prof est en formation aujourd’hui ». Je ne réponds rien, parce que j’ai déjà les larmes aux yeux. Caroline, 6ème B. Elle enchaine : « Mais revenez mercredi prochain ! », avant de se contredire : « Ha mais non, c’est férié ». Je lui réponds donc qu’elle va finir par me démotiver. Elle se tait, me tend la brochure, je la remercie et je pars.

Je me suis retrouvée dans la rue, bredouille et très énervée. J’ai passé une journée de merde à m’agacer pour un rien, un métro ou un mot qui ne vient pas. Je me disais c’est fou, le Yoga ça fonctionne drôlement bien.

Et puis j’avais trop de peine pour moi. Heureusement que je n’avais pas pris mon tapis. En rentrant chez moi, j’ai revu le film de la vieille et j’ai écrit à mon mec. Il était sous le choc : « oh putain ». Il avait énormément de peine aussi, faut dire qu’il avait mesuré mon enthousiasme et cette petite appréhension qu’ont les enfants la veille des poésies.

Je pense au gentil serveur du café, à cette habitude que je n’ai pas prise, et je me dis que lui aussi, il aurait de la peine si je lui racontais cette histoire et lui disais que la fille d’un mercredi rêvait en cachette de devenir celle de plusieurs.

2 commentaires Ajoutez les votres
  1. Je compatis . Quelle déception…. mais je n’ai pas votre talent pour raconter du vécu . Bravo pour votre plume .
    Je fais du yoga quand je peux le jeudi et je me suis mise au chi gong depuis peu et c’est très agréable .
    Je vous le recommande
    Une mamie du matin 😉

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