Marie & Yoann & Rémi & les autres

S’ils avaient eu vingt ans de plus, ils auraient certainement fait boîte mail commune : marieyoann@maildecouple.com. Ils auraient peut-être ajouté : « et leurs enfants ». Et puis un gif animé sous la signature. Un sapin avec des boules rouges qui clignotent en temps de fêtes.

Ils n’ont pas de boîte mail commune, mais ils signent très souvent de leurs deux prénoms. D’ailleurs, ils se marient très bien, leurs deux prénoms. Elle aime bien les signes, ils ont tous les deux un « a ». Ils répondent ensemble à des invitations, ils disent « on a bien noté pour le 27, on a hâte. Marie & Yoann ». Elle aime bien les esperluettes, elle en met partout dans ses messages, parce qu’elle n’a jamais réussi à en tracer à la main.
« & on ramène le dessert ! ». Ils vont acheter le dessert ensemble, ils disent aux pâtissiers « on adore ce que vous faites, on n’est jamais déçu ».

Ils disent souvent qu’ils ont le moral. Ils ont un moral pour deux. Ils partent tous les ans en vacances en Bretagne. Ils louent toujours le même appartement à deux retraités qui préfèrent la côte d’Azur pour le mois d’août. Ils disent alors à leurs amis : on part en Bretagne. Sur les cartes postales, ils écrivent qu’ils ont beau temps, qu’ils ne sont pas pressés de rentrer. Et quand ils rentrent, ils disent qu’ils n’étaient vraiment pas pressés de rentrer. Ils disent en même temps : on reprend le boulot demain.

Personne ne remarque qu’ils sont un « on ». Parce que c’est comme ça, ils sont un couple. Leurs amis disent aussi « on sera en retard ». Et ils trouvent ça normal, puisque leurs amis prennent la même voiture pour venir à la soirée.

On s’est couché tard, on a été au cinéma, on a joué au Loto, on a perdu. Parfois Marie dit « je ». Elle dit « j’ai mes règles » à ses copines. Si Yoann avait ses règles, elle dirait « on » parce qu’il y aurait beaucoup de chance pour qu’il les ait en même temps.

Il y a une semaine, Yoann est parti. Il a dit « je te quitte ». Elle aurait préféré qu’il dise « on », peut-être qu’elle serait alors partie avec lui.

Quand on demande à Marie comment ça va, elle dit que ça fait aller. Une fois, on l’a surprise à dire « on va mal ». Elle dit encore « on », sans doute parce que Yoann est partout, sans doute parce qu’elle ne sait plus vraiment qui elle est depuis qu’il n’est plus là.

Elle dit « on doit rendre l’appartement, on doit prévenir les proches ». C’est vrai que se séparer, ça se fait un deux, même s’il y en a qui part et un qui reste.

Marie, elle l’attend. Tout ce qu’elle continue de faire, c’est ce qu’ils faisaient à deux. Alors on continue de dormir, enfin on dort mal, on continue de manger, enfin on fait ce qu’on peut, on dit oui pour l’invitation, même si on signe Marie. On dort seule, ça fait toujours un peu plus de présence que si elle dormait vraiment seule.

Hier, Marie a dit : « J’ai beaucoup pleuré ». Ses oreilles ont un peu bougé, ça lui a fait bizarre de s’entendre parler d’elle à la première personne. Le « Je » était plutôt réservé à son cycle menstruel et sa taille de soutien-gorge, parce que Yoann n’en mettait pas.

Elle dit que ça fait bizarre, soudainement, d’être quelqu’un. Une seule personne. Elle sursaute à chaque fois, elle ne fait pas exprès, mais le « je » revient, parce que maintenant, force est de constater qu’elle mange seule, qu’elle boit son café seule, qu’elle fait les courses seule. Parfois, elle dit « on » quand elle parle de ses collègues et de ses amis. « On organise un pot de départ ». Elle se surprend à rêver. Peut-être que Yoann sera à ce pot de départ. Après tout, derrière le « on », il y avait eux deux.

Yoann a pris de ses nouvelles ce matin. Il lui a demandé comment elle allait. Il est chez un pote en ce moment, en attendant de trouver un appartement. Elle a lui a répondu qu’elle allait bien mais elle a menti. Elle ne tient pas vraiment le coup, elle espère qu’il va revenir, elle a envie de recomposer sa vie avec lui, de retrouver leurs bonnes vieilles habitudes. Parce que ce n’est pas possible d’être seule quand on a toujours tout fait à deux. Dix ans d’histoire, ça vous désapprend un tas de choses. La seule chose qu’elle savait faire seule, c’était peut-être bien pisser.

Elle n’a pas de goût,elle s’ennuie, elle ne sait pas quoi faire, où se promener. Sa couleur préférée était celle de Yoann, elle aimait les mêmes films que lui, les mêmes parcs.

Elle a envie d’être deux. Avec le temps qui passe, elle se dit même qu’elle est prête à prendre le premier venu. Un homme gentil et sympa qui voudra bien aller au restaurant, l’accompagner à des soirées et puis aussi à des mariages. Parce qu’ils se marient tous, en ce moment. « On est heureux de vous accueillir au Domaine de Richemont pour célébrer notre union ». Ça lui fait mal, à Marie. Elle ne conçoit pas la vie autrement qu’à quatre bras, quatre mains, quatre jambes, elle aime les choses en double, marcher à côté de quelqu’un, avoir un voisin dans le bus qu’elle peut bien sûr tutoyer et qui choisit où s’asseoir.

Alors il y a Rémi, ce garçon qu’elle aime bien, même si elle fait un peu semblant d’apprécier quand il la déshabille. Elle est contente, il a bien deux bras et deux jambes et deux mains. Elle l’a rencontré sur internet. Elle a fouillé les sites de rencontre. Parce que la psy lui a dit : vous n’avez jamais appris à être seule, il faut, maintenant, c’est essentiel. Mais Marie a rétorqué qu’elle n’avait pas envie. Alors elle s’est bougée.

Aujourd’hui, on peut rencontrer des garçons partout, tout le temps, aujourd’hui, on n’a plus besoin d’apprendre à être seule, puisqu’on a l’opportunité de ne jamais l’être.

Rémi accepte d’aller à une soirée. Elle écrit qu’ils viendront, elle signe « Marie & Rémi ». Il dit qu’il n’aime pas trop le pâtissier que Marie aime tant. Ce n’est pas bien grave, répond-elle, on trouvera le nôtre.

Devant la vitrine du nouveau pâtissier, elle décide de leur dessert préféré. Rémi n’est pas d’accord, il est plutôt fraise que chocolat. Alors elle devient fraise. Elle se fait tatouer, elle aime maintenant le bleu et les vacances à Biarritz, elle préfère l’automne et le jus de pamplemousse au jus d’orange.

Une amie comprend. Elle réalise que Marie n’est jamais vraiment elle-même, seulement l’autre. S’il saute d’un pont, tu sautes d’un pont ? Marie rigole : « On ne fera jamais ça ».

Avec Rémi, elle ne s’ennuie pas, elle ne s’ennuie jamais. Il a beaucoup de centres d’intérêt, elle a même découvert le tir à l’arc. Elle s’est mise à la musculation. Ses bras gonflent, elle met les chemises de Rémi, parce que ses chemises sont plus belles que ses pulls à elle. Un jour Rémi lui dit : c’est bizarre que tu fasses tout comme moi, j’ai l’impression que je suis en train de tomber amoureux de moi.

S’il savait comme elle rêve un jour de tomber amoureuse d’elle.

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