Nos paradis blancs

Nous étions tous les deux assis avec nos malheurs sur ce trottoir de fin de soirée. J’avais encore une chanson dans la tête. Je me disais que nos douleurs n’étaient pas les mêmes mais qu’on pensait la même chose de tous ces gens bruyants, vivants, qui dansaient encore devant le bar, dont on ne voyait que les genoux, les jeans salis, depuis notre hauteur, et qui parlaient du concert.

L’histoire a commencé comme ça, deux solitudes qui se rencontrent. Des conversations ponctuées de silences mais aucun besoin d’en rajouter, de combler les trous, de rire un peu trop fort. Je me retrouvais seule après deux ans d’histoire. Tu perdais ton père à trente-six ans de vie.

Pendant deux mois, tu as erré dans des lits. Je le savais, on en avait déjà parlé. Tu ne voulais plus réfléchir, tu évitais la réalité, le temps qui passe un peu trop vite et les soirées en famille où on se rappelle. Alors c’était presque bien, que de faire son affaire et se barrer vers minuit. Mais tu n’y trouvais pas vraiment ton compte finalement. Tu rentrais toujours tout seul et tu te rappelais quand même. Voilà ce que tu m’as dit.

– Donc non, il n’y a plus personne, je ne vois plus ces filles.
– Alors je peux te rouler une pelle ? je t’ai demandé.
– Oui, justement, je voulais le faire, mais faudrait que Bertrand dégage, là.

Bertrand venait de nous rejoindre, accroupi en face de nous, toujours assis sur le trottoir. Il a ri, il a dit que d’accord, il allait se barrer, mais qu’au passage il voulait bien le numéro de toutes ces nanas que tu n’allais pas rappeler. Il a déplié ses jambes pour se relever, les deux mains à plat sur ses cuisses, prêt à nous laisser. Pour finalement rester et s’assoir à côté de toi. Il pensait qu’on plaisantait alors tu l’as viré.

Tu as pris mon verre. Tu l’as déposé à ta gauche, tu t’es levé et tu m’as attrapé les deux mains pour que je te rejoigne sur mes deux pieds. Tu avais une tête et demi de plus que moi, je me suis fait la remarque maintenant que nous étions debout, à deux secondes de.

Tu m’as serrée contre toi, rue des Quatre Vents. Tes lèvres se sont posées sur les miennes, j’ai frissonné, fermé les yeux, entendu Bertrand s’exclamer que « ça alors » mais je n’en avais rien à foutre, toi non plus, et pendant trois minutes, nous nous sommes embrassés, regardés, embrassés. Et puis on a ri, un peu nerveusement, parce qu’on aimait ça, on aimait ce qu’il se passait, sans bien savoir si c’était une question d’envie ou de vide à remplir. Mais on savait bien que le vide à remplir n’empêchait pas l’envie.

Alors on s’est dit qu’on avait qu’une vie, je me disais que t’étais bien placé pour le savoir, que ça devait te trotter en tête depuis deux mois, cette histoire de temps qui file et d’occasions qu’on rate. Et puis, moi, pourquoi je pensais ça ? D’avoir perdu mon temps avec un garçon qui m’offrait si peu ?

On a demandé à Bertrand s’il n’avait pas une capote, il a demandé à Sophie, qui a demandé à Solène, qui a demandé à Nico, qui a demandé à Simon, qui a demandé à Romain et Matthieu. Alors on a décidé d’aller demander au pharmacien de garde en bas de chez moi. Tu as hélé un taxi, j’ai donné mon adresse, et à la pharmacie, j’ai demandé une crème pour les mains, on riait, on riait et on pensait que ça se voyait sur nos visages que c’était une blague, mais le pharmacien a disparu à la recherche de ma crème et toi, t’as choisi des préservatifs qui font durer le plaisir en rayon. Tu n’as pas fait exprès, j’aimais bien l’idée d’avoir une vie et de la rendre un peu plus éternelle.

Mon corps sous le tien avait des moments d’absence, cette impression, un peu, qu’il était encore là, mon ex. Je lui en voulais de ressurgir alors que je te voulais toi, que j’étais bien contre toi, et qu’avec le préservatif enfilé, on n’était pas près d’en finir.

Tes mains ont su me consoler, lentement mais sûrement, jusqu’à ce que son image se dissipe et que mes sens se ravivent. On s’est endormi en cuillère et je n’étais pas cette fille que tu ne rappellerais pas. J’ignore pourquoi mais je le savais.

On a repris un café il y a quelques jours en sachant tous les deux qu’on allait y aller. On ne sait pas bien où, avec nos tracas, nos chats noirs et nos peurs. Mais on n’a pas envie de se poser plus de questions. D’ailleurs j’ai trouvé la réponse à la dernière que je me suis posée : comment peut-on retomber dans des bras aussi vite avec l’envie d’une nouvelle histoire ? Simplement parce qu’il m’a quittée au bon moment, je crois. Il m’a quittée pour toi. Faudra que je pense à lui dire.

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