Retomber amoureuse

Ce mercredi soir, il faisait presque beau. J’avais ouvert les fenêtres en grand et j’attendais qu’il rentre du travail. Je prenais des notes sur un carnet, je m’inventais des projets, je voulais faire des photos, écrire ou tricoter, trouver du travail et bronzer le mois prochain.

Quand il est arrivé, sa mine déconfite a stoppé mon quatre couleurs. Une mauvaise nouvelle pendait à la commissure de ses lèvres, je lui ai foutu mes deux mains sous le menton. « Crache ».

Il a craché qu’il n’était pas reconduit. Plus de boulot, pointer au chômage, compter son fric, moins sortir, manger des pâtes, repasser des chemises et des entretiens.

Il n’avait plus de projets pour demain, je trouvais les miens ridicules. On s’est retrouvé comme deux cons dans le canapé face à cette réalité. Dix ans d’études à nous deux et la peur de ne pas pouvoir payer le loyer.

Je lui ai demandé ce qu’on allait faire maintenant. Quand il m’a répondu « chercher du boulot », je n’ai rien dit.

Evidemment. Evidemment qu’on allait faire ça. Un ordinateur pour deux, toi le matin, moi l’après-midi. Une pomme de terre au dîner ce soir et ça ira.

Qu’avait-il fait, bordel, pour qu’on ne veuille pas le garder ? Fallait bosser mon gars, te coucher plus tôt, intervenir en réunion, être vif putain.

Je lui en voulais. Je l’accusais de mes journées à ne rien foutre et des refus que je recevais trop souvent. Merci pour votre candidature mais on a trouvé quelqu’un. Merci pour votre candidature, on vous appellera dans trente ans quand vous aurez davantage d’expériences.

Pendant des mois, on s’est contenté de faire le ménage, de se passer l’ordinateur sans se parler, l’air de dire « c’est ton tour, bonne chance ». Le reste du temps se faisait en silence. On ne savait plus quoi se dire.

Tu me racontes ta journée ? Bah non, je suis con. Tu t’es levé avec moi, tu m’as suivi dans la cuisine quand j’ai fait du café. Quand j’ai passé l’aspirateur, tu étais assis dans le canapé et tu as levé tes pieds. Quand je suis descendue faire les courses, tu as appelé l’ascenseur. Quand j’ai rangé la bouffe dans le frigo, tu as ressorti aussitôt ce que tu voulais cuisiner. Quand c’était sur le feu, tu m’as appelé pour goûter. Quand j’ai mis mon doigt dans la sauce, tu as finalement léché. Quand on a déjeuné, tu as fini mon assiette. Quand tu as fait la vaisselle, j’ai essuyé. Quand j’ai mis un film, tu l’as regardé avec moi. Quand tu as posté sur ton blog un billet, j’ai commenté derrière. Quand tu t’es servi un apéro, tu m’as sorti un verre. Quand j’ai pris ma douche, tu t’es brossé les dents. Quand j’ai brossé les miennes, tu as pris ta douche. Quand j’ai décidé d’aller me coucher, tu as ouvert le lit. Quand tu as décidé de t’y glisser, j’ai fermé les jambes.

Pendant des mois, ses gestes ont suivi les miens, les miens ont calqué les siens. Trente mètres carré, personne à voir, isolés du monde, nous n’existions plus ou seulement dans la réplique.

Sa tronche m’agaçait, de plus en plus. Sa tronche au-dessus de mon thé, sa bouche dans mes cigarettes, son odeur sur mon oreiller. Tout ce qui vous plaît au début d’une histoire et vous insupporte quand vous n’avez plus qu’elle.

Parfois, je sortais marcher, prendre quelques minutes de répit, respirer le grand air avant de retourner en prison. Retourner m’étouffer là où je l’étouffais.

Chaque soir la même question : tu as des pistes ? Non, et toi ? Non. Aucune piste à part celle de se consumer, de rester enfermés à deux, d’oser un cinéma mais à deux, un théâtre mais à deux. Dire que c’est beau de rencontrer quelqu’un et de trouver qu’il est notre prolongement. Prolongement à deux balles, parfois j’aime bien annoncer à personne que je vais pisser ou que je dois appeler une amie.

En plein hiver, j’ai commencé à comprendre. Il était là, à tenter de réparer la porte du placard dans l’entrée, à s’exciter comme un fou. Il savait plus quoi foutre de ses dix doigts. Il avait peut-être besoin des miens ? On devenait con. Voilà, on devenait con. On n’avait plus rien à se dire, on n’était pas foutu de se parler, on ne savait plus rire, tout devenait grave.

Il ne savait pas se servir de son tournevis. Je criais « Tu sais quoi, la répare pas cette foutue porte, laisse le placard ouvert, que j’y sorte mes affaires pour me barrer d’ici ». Il ne disait rien, il disait qu’avec une perceuse, ça aurait été plus simple.

J’ai décidé de le quitter. De l’aimer toujours, mais de le quitter. De trouver un petit appartement. Un cocon, un endroit où je pourrais décider de l’heure à laquelle je me couche, des bouquins que je lis, de la musique que je mets et des fruits que j’achète.

Je n’allais pas aller bien loin sans argent. Finalement, le confort, c’était sans doute de rester là où j’estimais ne plus en avoir. Sécurité financière qui n’en était pas une mais qui était toujours plus rassurante que mon compte en banque virant célibataire.

Alors j’attendais. Je ne sais pas quoi. J’attendais qu’on me sorte de là, j’attendais le job qui allait tomber pour lui ou pour moi. J’attendais un quotidien nouveau qui nous donnerait envie de nous retrouver le soir.

Six mois sans faire l’amour.

Six mois.

Je ne voulais pas de ses mains sur moi, de son corps contre le mien. Je le voyais trop son corps, je le sentais trop. J’avais besoin qu’il me manque, j’avais besoin d’oublier ses traits quelques heures pour avoir envie de les redécouvrir.

Une amie me disait : c’est normal tout ça. Personne n’est fait pour vivre ensemble sept jours sur sept. Personne. Ce n’est pas ça, le couple. Le couple, c’est lui, c’est toi, et c’est vous. Vous êtes trois. Chacun pour sa pomme et un truc que vous tissez ensemble, à côté. Sauf que là, le lui et le toi, ça n’existe plus.

Elle maintenait que nous n’étions pas morts. J’avais du mal à nous trouver vivants.

Jusqu’au jour où c’est tombé. Un poste. Un poste pas terrible que j’ai accepté pour sauver mon couple plutôt que de le planter.

Quand il a vu que je me résignais à mettre les mains dans la merde pour reprendre un semblant de vie, il a trouvé un job aussi.

A une semaine d’écart, on a repris un rythme. On ne se levait plus à la même heure, on ne rentrait pas à la même heure. On voyait d’autres gens, on prenait le métro, on passait en courses chacun de notre côté. On prononçait « collègues » et « after work ». On prononçait « cantine » et « transports ».

On râlait le matin quand on était crevé mais qu’il fallait aller bosser. Il était la bourre et partait précipitamment. Il me faisait un bisou rapide et je prenais mon petit déjeuner. On reprenait notre place, chacun, doucement.

Un soir, quand je suis rentrée, il m’a demandé : alors, ta journée ?

Et je lui ai raconté. J’ai parlé, j’ai parlé. J’ai tellement parlé. Lui aussi. J’ai ouvert les fenêtres en grand.

Je ne sais plus bien si c’est quand il m’a annoncé que la porte du placard était réparée ou quand il m’a fait l’amour que j’ai compris alors que rien n’était vraiment cassé.

4 comments Add yours
  1. C’est tellement beau et tellement vrai.
    Je vis la même un peu, pas tout à fait pareil parce que moi j’ai un travail à temps partiel et que lui des fois il à de l’intérim…
    Mais nous l’avons vécu, et le soucis, c’est que chez nous, l’alcool est venu se fouttre là en plein milieu de nous, en plein milieu de tout.
    Maintenant, j’aimerai bien qu’il s’en aille cet alcool, pour avoir mon mari à moi rien qu’à moi tout le temps, et peut être lui redonner l’envie de trouver autre chose que des missions à la semaine…
    J’aimerai bien vivre la fin de ton article, là maintenant, tout de suite

  2. @Mère Lacunaire : merci !
    @Ann’so : j’espère que les mots de la fin seront bientôt ceux que tu emploieras quand tu raconteras ton histoire. Merci pour ton commentaire touchant et j’espère que ça ira, mieux et rapidement.

  3. Pour des tas de raisons, il y a effectivement souvent des périodes comme ça dans le couple.
    Chez nous, c’est suite à notre grand saut dans la vie de parents.
    Au lieu d’être tout le temps « nous », nous étions dès possible « seul » : soit nous à 4, soit JE séparément. Difficile de retrouver l’énergie pour le « nous », de se réapprivoiser amants…

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