Une vie sous antihistaminiques

Mardi 28 juillet, 19h40
Floriane se colle à la vitre. A l’intérieur du bar, ils trinquent et lui font signe de se dépêcher. Elle leur montre sa cigarette pour excuser son retard.

Ils viennent souvent ici, entre collègues. Ils sont des habitués comme on dit. Au début, ils s’y rendaient par flemme. Parce que c’était juste en bas du boulot. Puis petit à petit, ils se sont attachés à l’endroit.

19h44
Elle pousse la lourde porte. Elle entre, fatiguée. Elle sourit quand même. Elle n’est pas coiffée, elle n’a pas soif, pas grand-chose pour elle. Elle s’assied en face de lui.

Floriane n’est pas certaine de son prénom, on ne le voit jamais ici. Il fait partie de l’antenne de Lyon et vient en déplacement à Paris une ou deux fois par mois pour quelques jours. Elle s’apprête à lui demander s’il s’agit bien de Laurent. Il ouvre la bouche avant.

« Qu’est-ce que tu veux boire ? »

Elle lui répond « comme toi ». Il revient une minute plus tard avec deux verres. Elle observe son visage dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. A vingt heures, elle finit dans ses yeux.

C’est aussi con que ça.

Floriane sait à ce moment-là qu’ils feront partie des statistiques des personnes qui se rencontrent au boulot. Elle se persuade alors que c’est dans les rencontres les plus banales qu’on fait les plus jolies histoires.

21h16
Elle sent la jambe de Laurent chercher la sienne sous la table. Elle frissonne. Elle a la certitude d’être à l’aube de quelque chose. Ça chauffe dans son ventre. Elle sait qu’elle embarque. Quitte à monter à la place du mort. Sa mère lui dit souvent : avec ton père, je suis montée à la place du mort.

Quoiqu’il en soit, elle ne prend pas le temps de se poser la question. Elle est bien trop occupée à se demander si oui ou non, elle sera son premier baiser parisien.

22h37
Ils sont tous sur le trottoir. Laurent lui fait un petit signe au loin avant de s’éloigner. Chacun prend sa route. Il rentre à Lyon demain à l’aube et elle ne le reverra que dans une dizaine de jours.

23h02
En bas de son immeuble, elle s’assied sur le petit parking à vélo. Elle n’a pas envie de monter. Elle veut faire durer l’instant, se créer des souvenirs. Elle attend. Trente petites minutes, environ. Elle voudrait que sa rencontre avec Laurent ait quelque chose de différent. A chaque fois qu’elle pense ainsi, elle se plante. Des années qu’elle se plante, qu’elle observe des visages dans le sens inverse des aiguilles du montre.

23h34
Elle sort une carte de la France, une carte géante. La fout sur le parquet.

Un doigt sur Lyon, un doigt sur Paris.

Minable. Cette distance est minable.

C’est un non sujet. Floriane plie la carte comme si elle venait de gagner une guerre. Elle pense aux dix jours qui l’attendent avant de revoir Laurent. Dix jours, c’est trop. Ils s’oublieront d’ici-là. A moins qu’il ne soit tombé amoureux d’elle au moins dix minutes ce soir.

Elle prie en s’endormant pour que Laurent multiplie son coup de foudre par quatorze mille quatre cent quarante. Et que leurs retrouvailles à venir soient le prolongement de leurs derniers sourires.

Mardi 11 août, 7h45
Elle enfile une culotte noire à dentelles. Laurent doit monter dans son train. Elle se demande s’il pense à elle.

Les rayons du soleil sucrent son thé. Elle en boit des litres en réfléchissant. Comment faire pour qu’ils se retrouvent avant le verre du soir. Elle fait une liste. Café, photocopie, hasard, passer voir Martine à la compta.

8h30
Dans le métro, elle dévisage tous ces gens autour d’elle qui attaquent sans doute une journée normale. Elle sourit, elle n’a jamais été aussi pressée d’aller bosser. Laurent était à dix jours, puis à cinq jours. Laurent est à trois minutes.

Elle pose ses yeux sur le gratuit du jour qui trainent sur le siège à côté. Elle lit les titres. Encore des morts. Putain ce qu’elle s’en fout. Il est neuf heures, son jean lui fait un super cul et elle a des statistiques à renflouer.

9h10
Elle salue la bande et allume mon ordinateur. Elle tremble. Laurent et elle sont séparés par deux étages et ça la perturbe davantage que quatre cent kilomètres.

Elle reçoit un mail. Laurent. Une invitation pour un café. Elle monte les escaliers, elle prépare mille sujets de conversations qu’elle n’abordera pas.

10h28
Elle arrive avant lui à la machine et fait couler un premier café. Quand elle actionne le second, il lui lance un grand bonjour. C’est la première fois qu’ils se disent bonjour. C’est la première fois qu’elle lui demande s’il prend du sucre ou pas. C’est un peu leur premier matin.

Leurs yeux à peine réveillés se croisent. Ils sont bourrés de satisfaction. Laurent lui demande sur quoi elle bosse en ce moment. Elle lui parle de la rédaction d’un dossier. Ils découvrent qu’ils sont sur un projet commun. Elle se dit qu’un jour, ils auront les leurs.

23h58
Il l’embrasse. Il est presque minuit.
Laurent et Flo, 11 août 2015.
Attentats au Nigéria : 41 morts.

00h02
Elle n’ose pas lui proposer d’aller chez elle. Elle le lui dit. Il répond qu’il n’ose pas lui proposer d’aller à l’hôtel. Ils rient et choisissent sa direction. Dans le métro, il parle de son chat. Elle se voit passer une vie sous antihistaminiques.

00h46
Laurent l’embrasse dans le cou. Elle se demande qui ils seront après cette première étreinte.

Elle se demande combien il y en a eu avant elle, des filles. Si son corps le surprend, s’il innove. Elle se pose mille questions en se sentant partir. Il la veut, mais pour combien de temps.

Ils attendaient ce moment. Elle a peur qu’il n’ait toujours attendu que ce moment.

Elle voudrait encore quelques minutes avant le grand saut. L’euphorie des premières fois lui fait peur. Combien de fois s’étouffe-t-elle entre le moment où l’on se découvre et celui où l’on s’endort ?

Elle voudrait qu’ils discutent encore un peu. Elle voudrait lui demander qui il était quand il était gosse, comment était sa maison, s’il allait à l’école en bus. Elle ne dit rien. Quand il dit quelque chose, c’est pour lui demander si elle a des préservatifs.

Elle ouvre le tiroir de sa table de nuit.
Elle ouvre sa porte.

01h13
Son corps est lourd sur elle. Il se dégage, s’allonge à côté. Elle ne dit rien. Sentiments domiciliés.

Il murmure en filant vers le sommeil qu’il n’est pas câlin après l’amour. Elle prend parti de le croire : s’il ment, elle le saura bien assez vite puisqu’elle n’aura pas l’occasion de le vérifier.

Elle voulait que cette nuit ne soit que la première d’une longue série, elle craint qu’elle soit aussi la dernière.

Peut-être qu’elle s’est faite avoir. Elle n’en sait rien. Elle voudrait faire un bond dans le futur. Savoir si oui ou non, on peut fuir les câlins après l’amour et aimer quand même.

01h48
Elle ne dort pas. Elle se demande qui elle est pour qu’après avoir écarté les jambes, il n’écarte pas ses bras.

07h05
Au réveil, elle ne le découvre pas. Elle l’a guetté toute la nuit. Il pose sa main sur son ventre. C’est peut-être poli de toucher encore un peu le lendemain, pour faire croire que tout est bel est bien là, quand on sait pertinemment qu’une fois la porte claquée, tout n’existera plus.

Ceci-dit, elle n’en sait rien, elle n’a jamais le temps d’être polie, elle est toujours amoureuse avant.

– T’as bien dormi ? lui demande-t-il.
– Correct.
– Je dois rentrer ce soir à Lyon. Je vais essayer de changer mes billets pour ne partir que demain. On ira à la gare ensemble pour le faire, si tu veux. Enfin, si t’es libre ce soir.

Elle voudrait dire non, être une fille dure, vexée, elle voudrait qu’il devienne fou d’elle parce qu’elle lui échapperait. Mais elle répond que oui, elle est libre ce soir.

18h38
Ils se retrouvent en bas du boulot pour aller à la gare changer les billets. Mais il décide d’aller à la gare tout seul. Il ne va rien changer du tout. Il rentre à Lyon.
– Je peux te demander pourquoi ?
– Parce qu’elle va se douter de quelque chose.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *