Dans 89 jours

J’ai toujours eu un rapport étrange aux comptes à rebours. Ils me rassurent et m’effraient. La dernière fois que j’ai compté sur mes doigts, le nez contre le calendrier de mon téléphone, c’est lorsque mon mec est parti en Malaisie. Je l’ai accompagné jusqu’au RER (l’aéroport c’est loin), je suis rentrée, le vide était déjà là, j’ai pensé « 22 jours ». Et puis j’ai pensé « c’est court », j’ai aussi pensé « c’est long ». Le soir, je l’enviais, le décalage horaire le rapprochait davantage de moi, que moi de lui.

Le matin, je me levais, je me disais « bientôt ». Le temps ne passait pas vraiment, j’étais clouée au lit avec mon hernie discale. Je n’avais qu’une chose à faire, c’était compter. Les jours et les médicaments. Evidemment, plus tu comptes, moins le temps passe.

Le décompte suivant son chemin au même rythme que mes heures à moi. Parfois je le soupçonnais d’être un peu mou du genou mais on était quitte, j’étais un peu molle du dos.

Quand j’ai pu doucement remarcher, le temps passait plutôt vite. Certains jours je ne comptais pas, j’oubliais et voilà que j’étais heureuse de retirer deux jours d’un coup à mon attente.

Je n’aime pas l’idée d’attendre mais je n’aime pas non plus l’idée que le temps passe vite. Tu te presses, tu veux retrouver ton mec, mais demain t’auras cinquante ans et tu te demanderas pourquoi avoir tant espérer que les aiguilles accélèrent.

Quand il est rentré, j’ai évidemment trouvé qu’il était rentré vite et surtout à temps. Parce que quand tu le revois, tu as le sentiment d’avoir atteint ta limite. Le cerveau est bien fait, il ne te fait pas craquer mais te fait croire que tu étais à deux doigts de le faire et que tu peux te féliciter.

Voilà, depuis août dernier je n’ai pas eu de nouveau décompte en tête (et pas de crise d’hernie discale) si ce n’est peut-être le cinq, quatre, trois, deux, un, bonne année, que j’ai crié bêtement, superstition obligée, la peur de ne pas être à l’heure, d’être en retard pour 2016, de louper le grand saut et le nouveau recommencement.

Et aujourd’hui, un nouveau décompte est là. Le roman est terminé. Le roman est titré « 89 mois ». Un soir, on s’est regardé avec mon éditrice, on s’est dit : il s’appelle 89 mois et un jour, il sortira dans 89 jours (quand on prend un verre de vin, on a l’esprit plutôt mathématique, un jour on a même trinqué au fait que un + un, ça fasse deux et que c’était cool d’avoir des souvenirs d’école).

C’est dit : le roman qui s’appelle 89 mois sort dans 89 jours. J’étais un peu obligée, avec un titre pareil, de penser au décompte.

89 jours, ça me paraît un monde alors je me dis qu’il ne faut pas y penser, de ne pas dérouler mes doigts et mon agenda, tout oublier pour que ça approche sans que je m’en rende bien compte. Tu vas me dire, heureusement que le roman ne sort pas dans 89 mois.

Je préfère penser 89 jours que 3 mois, j’ai l’impression que ça passe plus vite, même si le chiffre est plus gros. Faut dire que dans nos têtes, un jour passe plus vite qu’un mois.

Jeudi soir, en me brossant les dents, je me suis quand même dit « il sort dans trois mois, ça va aller super vite ». Jeudi, on était le 4 février (au cas où tu veuilles connaître la date de sortie du roman et celle où je me lave les dents).

Voilà, je n’ai rien d’autres à te dire si ce n’est que j’hésite à poster tous les jours J-89, J-88, J-87 sur Facebook, et ainsi de suite – je ne tape pas jusqu’à J-1 parce que j’ai la flemme, d’abord, et parce que la longueur de cette liste pourrait m’effrayer, ensuite.

Alors faisons comme ça, n’y pensons pas, ne pensons à rien et le jour de sa sortie, le 4 mai, on se dira : ça passe vite 89 jours. Ton billet, c’était hier.

sablier

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