Les uns avec les autres

Certains mettaient les mains sur leur visage, sur leur bouche pour étouffer un cri. D’autres disaient c’est fou, j’ai déjà été au Bataclan. Et pour détourner l’horreur et dissimuler sa peine, un autre répondait moi aussi, en 2005, pour voir Henri Dès.

Dans le salon, des larmes montaient, d’autres coulaient déjà, le silence s’invitait puis éclatait aussitôt dans des mots qui témoignaient l’atrocité. Nos téléphones sonnaient les uns après les autres puis tous en même temps, on avait tellement peur qu’on était à deux doigts de se les faire sonner réciproquement

Nous étions tous debout, nous avions déserté le canapé et les poufs qui soutenaient nos culs pendant le match. Tout le monde s’agitait, on se rapprochait les uns des autres, on essayait de se tenir chaud mais on n’a jamais eu aussi froid.

Et puis je t’ai regardé. Je t’ai regardé quand quelqu’un a dit : ils ne pourront pas venir pour tes trente ans demain, les gares seront fermées, on ne pourra pas se réunir. Tu m’as regardé aussi, on s’est posé la question sans un mot, est-ce qu’on va maintenir la soirée, qu’est-ce qu’on peut bien faire après ça. Nos regards étaient à l’instant plein de culpabilité, pourquoi se posait-on la question, la réponse devait s’imposer d’elle-même sans que l’on ait à s’interroger. On ne pouvait pas.

Au réveil, nous avons pris un café, il avait le goût du café qu’on n’oubliera jamais. Je suis descendue acheter du pain, j’avais besoin de sortir, de respirer Paris. Le sourire de la boulangère avait les mêmes contours mais pas la même expression.

Nous avons refusé de cuisiner toute la matinée, on n’allait pas faire la fête, on allait ranger les bouteilles déjà sorties, personne n’avait le cœur à ça, le cœur avait ses raisons que la raison connait parfaitement.

Au fil des heures, on a reçu des messages, les gens voulaient venir, se réunir, être tous ensemble, alors on s’est dit c’est vrai ça, ils faisaient la fête tous ces gens, on va essayer pour eux, on va continuer ce qu’ils devaient continuer, on va se battre, on va installer une terrasse dans l’appart, mettre la musique très fort et construire une scène.

Tu n’avais pas le cœur à avoir trente ans, t’avais pris un coup de vieux le jour même en octobre, tu m’avais montré une ride et samedi matin, tu en avais trois de plus, tu ne savais pas trop s’il fallait fêter tes trente ans là où d’autres ne les auront jamais.

Dans l’après-midi, je me suis mise à la cuisine, je me suis concentrée comme jamais, j’avais envie de faire plaisir à tout le monde, je voulais remplir tes amis de bonheur et de quiches, je voulais que chacun passe un bon moment, même si ce bon moment serait comme le sourire de la boulangère. Et puis non, je n’allais plus cuisiner, c’était complètement dérisoire de vérifier la date de péremption de la farine, de casser trois œufs. Tout me paraissait insignifiant. Etre partagée entre le devoir de continuer, pour eux, ou celui de tout stopper, pour eux.

On a reçu quelques messages qui nous ont dit désolé on ne viendra pas. Je ne savais pas trop de quoi ils étaient désolés. Et puis en fin de journée, certains ont fait volte-face, ils ont dit allez, je viens, je viens parce que vous avez raison de maintenir la soirée, parce qu’il faut être ensemble.

Nous nous sommes retrouvés à presque trente dans notre petit appartement. Les gens se demandaient comment ça allait, ça sonnait un peu faux, ça va mais ça ne va pas vraiment. Tout le monde racontait où il était la veille, il y avait beaucoup de si, et si j’étais parti cinq minutes plus tôt, et si je n’avais pas rompu avec ce type qui m’emmenait souvent rue Alibert, et si, et si. En une heure, Paris était en bouteille et on avait envie de la jeter à la mer pour qu’elle débarque sur une plage au sable doux et au ciel bleu.

On a mis de la musique très fort, on espérait avoir assez d’énergie à nous tous pour effacer l’Histoire, on s’est pris dans les bras, on n’était plus vraiment nous, je crois qu’on était eux.

Puis tu as soufflé tes bougies en me regardant, tu connaissais ton vœu, tu l’avais préparé depuis la veille. Il portait et portera la France entière.

4 comments Add yours
  1. Tes mots portent bien plus loin que leur sens, ils vivent par et à travers nous.

    Il nous faut continuer, ne rien lâcher, ne pas leur montrer qu’ils nous ont touchés pour que l’amour soit toujours plus fort que la haine.

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